page précédente (quand Bergounioux fait du cinéma) samedi 13 décembre 2014 page suivante (une leçon particulière) retour au menu
De W.G.Sebald à Jean Cocteau
ou : poussière, silence, neige.

Dans un livre remarquable et passionnnant pour qui a lu Sebald, et que je conseille à ceux qui envisagent le lire un jour, L'archéologie de la mémoire, conversations avec W.G.Sebald, (Actes Sud), on peut lire la réponse à la question posée par Eleanor Watchel, qui vit à Toronto, et qui est connue pour ses recueils d'entretiens avec des écrivains, lors d'une interview qui constitue le chapitre intitulé Chasseur de fantômes, et qui m'a pour de nombreuses raisons bouleversé.

Question (page 61) :



La réponse de Sebald commence ainsi :



La poussière est, d'une manière ou d'une autre synonyme de silence ! L'association des deux mots, poussière et silence, me trouble instantanément et arrête ma lecture.
Ma mémoire des faits précis étant de plus en plus défaillante, dans le magma de mes expériences vécues, je sens combien l'association est vraie pour moi. Je cherche des souvenirs ou des expériences de silence puis au contraire de bruit énorme
Même l'effondrement des tours de New-York, que j'avais vécu en Nouvelle-Calédonie par hasard en direct, en faisant tôt le matin un tour des chaînes avant d'éteindre, s'était fait en silence, les commentateurs, pour une fois ne sachant quoi dire. Encore aujourd'hui je vois cet énorme nuage de poussière envahir les rues, en silence.
Peut-être est-ce un bienfait de la vieillesse de rendre tout le passé " moins bruyant " et de le couvrir de poussière !
La remarque concernant Deauville excite ma curiosité et je ne peux m'empêcher d'aller vérifier. Elle est bien sûr exacte. Sebald travaillait et préparait longtemps ses textes et savait ce qu'il mettait dedans, sans jamais d'ailleurs non plus vouloir trop expliciter sa pensée. Un auteur exceptionnel qui ne mâche pas tout à son lecteur et ne lui dévoile jamais toutes ses intentions, fait confiance à sa sensibilité et son intelligence, c'est rare.

Le maire de Deauville ne fera jamais de publicité pour ce que dit Sebald de son attente et de sa déception :


(Les émigrants, édition folio, p. 154 et 155)
Cette vérifiaction m'entraîne à relire la dizaine de pages sur Deauville, et comme toujours c'est un ouragan aussi irresistible que drôle et féroce. On passe en dix pages par une galerie de portraits, de rencontres, de rêves, du casino (scènes d'anthologie) à Procol Harum (a whiter shade of pale), des papoux à " la femme au passé obscur "...
Plaisir de la lecture, du texte, de l'intelligence et de la sensibilité, le tout sur fond de tragédie.

Mais revenons à la réponse de Sebald sur la poussière avec l'extrait suivant qui est la fin de sa réponse :

L'arrivée de la neige ici, de son soulèvement par le passage qui provoque ailleurs le soulèvement de la poussière me met en arrêt.
Il faut dire que toute ma vie la neige a été liée à des moments forts et très importants pour moi, sans exception et que le silence que j'associe à la neige est un oxymore célèbre.
(mais je sais que ce n'est pas ce que dit Sebald, qui lui associe neige et poussière).
Qui n'a pas fait de longues marches silencieuses dans la neige ?
Qui ne se souvient pas du bruit des pas dans la neige qui met en relief le silence du paysage alentour ?
Ce bruit indescriptible, seul Jean Cocteau a eu le génie de décrire dans le livre publié en 1924 et qu'il a toujours affirmé comme être son authentique premier livre : Le Potomak.

" Mon oeuvre commence avec Le Potomak ; c’est une sorte de préface. "
Oeuvre très originale, mêlant textes, poèmes, dessins, de forme et de composition très libre, on y trouve son célèbre aphorisme
« Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi. »
et un texte (ou poème selon les goûts) dédié à Igor Stravinsky, écrit en mars 1914.
(que l'on peut lire en ligne ici)
C'est dans ce texte qu'on peut lire :
La neige fait en tombant sur la neige, un grand silence."

mais aussi, un peu plus tôt :
"Neige ! Soutenu par ce sorbet compact d'oxygène et d'hydrogène, on marche, célèste, écarté de la terre.
Chouâchouâ crô crô choor choor crouach crouach cropch :
tu fais, en marchant, le bruit d'un cheval qui mange du sucre.
"

C'est exactement ça non ?