Samedi 9 décembre 2006 jour précédent jour suivant retour au menu
Cadeau pour les fans
d'Artaud bien sûr.
(pas la peine de chercher sur le Net, c'est introuvable)

J'ai lu hier les deux liens du jour (Artaud la rafale) conseillés par François Bon et qui étaient consistants :
- Un reportage, comme il sait les faire, de Dominique Hasselmann à la BnF,
-Une étude de Bernard Noël que François Bon a la bonne idée de reproduire avec l’autorisation de Fusées Fusées n°5 (2001).
Dans les deux on parle des célèbres cahiers d'Artaud, et ils ont raison d'insister sur ces objets monstrueux, la plupart invisibles et difficiles à imaginer quand on ne les a jamais vus ou feuilletés.

Ça ressemble à rien de connu, ce n'est pas fait pour être publié, ce n'est pas un brouillon de livre, ce n'est pas un journal intime. On dirait juste des notes jetées rageusement par un fou. Ça explose, c'est rageur, c'est brutal, sans concessions.
Ce sont des petits cahiers d'écoliers (où il pouvait écrire sur plusieurs à la fois). Il y en a actuellement plus de 400 conservés à la Bibliothèque de France.
Tout y est et on y trouve de tout : phrases, bribes de phrases, notes, rendez-vous, dessins, gribouillages, griffures, projets de lettres, critiques, impressions, douleurs, traces fulgurantes de la folie prises au moment où elles sortent, où elles sont vécues.
Ça fait mal quand on les lit.

Ces cahiers sont des cahiers d'écolier de 48 pages cousues, de format 22 x 17 cm, avec des lignes et des carreaux et une marge rouge. La couverture bleue claire ne porte aucune marques ni signes sauf des taches, et des pliures parfois verticales (les transportait-il dans ses poches ?). C'est écrit à l'encre verte ou crayonné ou dessiné à la mine de plomb. Ça peut déteindre, traverser la feuille. Certaines pages sont vierges.

Je peux vous montrer, pour que vous vous fassiez une idée, bien que je n'en ai ni le droit, ni l'autorisation, un exemple avec le cahier écrit du 2 au 6 février 1948. J'ai choisi dans tout le cahier quelques pages que je trouve significatives.
Notons que ce cahier n'est pas écrit n'importe quand et fait froid dans le dos:
- Il commence le 2 février 1948. C'est le jour même, qui était un lundi, que devait passer à la radio l'enregistrement de Pour en finir avec le jugement de Dieu (qui avait été enregistré par Roger Blin, Maria Casarès...du 22 au 29 novembre 1947),
- C'est le dimanche 1er février 1948, donc la veille où commence ce cahier, que le Directeur Général de la Radiodiffusion Française, Wladimir Porché, a interdit l'émission.
- C'est sur ce cahier qu'Antonin Artaud note son rendez-vous avec le docteur Mondor, prévu le samedi 7 février, (le lendemain où s'arrête ce cahier).
C'est à ce rendez-vous que sera diagnostiqué un cancer inopérable du rectum.
Antonin Artaud mourra un mois plus tard, le 4 mars 1948. Ses cahiers disparaîtront et resteront cachés 46 ans.
Couverture :
(1ère et 4ème)
1ère page
2 février 1948
...Il n'est pas possible
..a la fin
...que le miracle
n'éclate pas

j'ai été
...trop
....supplicié

je me suis trop ennuyé
..au monde

j'ai trop travaillé
...à être pur
........et fort

j'ai trop pourchassé
.......le mal

j'ai trop cherché a avoir
..un corps propre
Page 2 suite (suite) :

et toutes les
hypostases

de dieu
se reunissent
et decident
chacune
de faire le sacrifice
d'elle même
afin de permettre
à la plus haute idée
possible
de dieu
de s'élever
et de parler
Il s'agit de ramasser
la force
de foudroyer
antonin artaud
sur le dernier de ses
points
encore vulnerable
Toutes les pages sont dures et implacables. Je ne peux toutes les reproduire. Quelques-unes pour donner une idée de la variété de contenu...et de traces.
La couille droite...
La grotesque bataille...
celle où il note (recto de la page 16) son rendez-vous avec le médecin pour le vendredi 7 février :
Toutes, plus terrifiantes les unes que les autres ...

Seules les pages 2, 22, 35 et les 9 dernières sont vierges : ce cahier-là comporte 36 pages écrites.
On en sort laminé et épuisé.