mardi 20 juin 2006 jour précédent jour suivant retour au menu
Les livres achetés ou lus par Pierre Bergounioux fin décembre 1980
D'après son Carnet de notes.
Bergounioux est étonnant :
-1- Pas une ville de province ou autour de son territoire de vie sans qu'il connaisse toutes les librairies, et qu'il fasse une razzia. Rarement bredouille. Il sort parfois avec des caisses de livres. C'est presque infernal. Il sait que plus il lira, plus il lui en restera à lire.
-2- Beaucoup de livres sont toujours peu connus car livres de spécialiste, ou de passionné.
- 3 - Il ne parle jamais du stockage des livres, de l'espace qu'ils occupent physiquement. Où les met-il ? A t-il un garage, des étagères ? Il en achète, il en emprunte dans les bibliothèques... Comment gère-t-il ces volumes ? Il n'en parle jamais.
L'année 1980 est facile à étudier car c'est le début de ses notes. Elles n'occupent dans son livre que 8 pages. C'est l'année la plus courte de ce livre, et pour cause : c'est la fin de l'année. Il commence le 16 décembre et termine le 31. Finalement Bergounioux est toujours sérieux. Quand il commence un truc et le fait toujours à fond et consciencieusement. 8 pages pour 15 jours, 13 jours sur 15, ce n'est pas mal. Bergounioux est un acharné. Il commence donc ces notes à 31 ans. Il n'a rien encore écrit ni publié.
Journées d'écriture des notes en décembre 1980 :
Une vue rapide de ces jours de décembre montre le sérieux de ce dévoreur affamé de livres. On sait que Bergounioux estime qu'il a un retard à combler...Bergounioux le sait et ne s'en cache pas. le 20 décembre il écrit : " S’il n’y a ni repos, ni cesse à escompter du désir de savoir, c’est qu’il n’y a point de terme à la connaissance. Je continue à lire avec la même avidité, la même tremblante fureur. Je serai, au moment de mourir, dans l’état où je suis entré, par une sorte de seconde naissance, à dix-sept ans. »
Bergounioux et les livres pendant cette même période :
On voit que le lundi est un jour maigre. Je souligne ça car une étude (à venir) prouve que la journée de la semaine que Bergounioux n'aime pas, c'est le lundi. (Tout le monde sait que moi, c'est le dimanche.)
Voyons donc les livres cités pour cette période.

L'histoire universelle des explorations.
Commande passée le mardi 16 décembre 1980.
C'est un livre ancien. Paru en 1957 à la Nouvelle Librairie de France, sous la direction de L.h.Parias, avec une préface de Lucien Febvre. C'est un livre assez cher que l'on peut trouver aux alentours de 80 euros. C'est en 4 volumes.
Bergounioux aime les livres en plusieurs volumes. Et il les lit tous. Je connais son record, mais ce sera dans une autre étude. Ça traite de tous les explorateurs de tous les temps sur tous les continents à travers tous les océans. C'est un ouvrage collectif :
Volume I : De la préhistoire à la fin du Moyen Age par Louis-René Nougier, Jean Beaujeu, Michel Mollat.
Volume II : La Renaissance (1415 - 1600) par Jean Amsler.
Volume III : Le temps des grands voiliers par Pierre-Jacques Charliat.
Volume IV : Époque contemporaine (de 1815 à nos jours) par Le Ct J. Rouch, Paul-Emile Victor, Haroun Tazieff.

Dictionnaire raisonné de la théorie du langage.
Lecture qui semble normale pour le professeur agrégé . Il s'agit du travail (en 2 volumes) de A.J. Greimas et J.Courtes, avec la collaboration de groupe de Recherches sémio-linguistiques, publié chez Hachette en 1979 (t.1) et 1986 (t.2).
Lecture professionnelle. il s'agit d'un dictionnaire qui fait le point sur les grands thèmes novateurs et rénovateurs de la théorie sémiotique.
Ces deux auteurs ont écrit un autre livre alléchant en 1992 (Les points de vue dans le récit)et étudiant comment la signification -ce que l'on sait- s'installe, se distribue et se manipule, dans le récit, entre le destinateur et le destinataire. Avec les mises au point nécessaires sur : énoncé-énonciation, narrateur-narrataire, vrai-faux, secret-mensonge, performance-compétence, interprétation-persuasion ...
Greimas est un linguiste et sémioticien d'origine lituanienne, (d'où son prénom d'Algirdas Lucien) dont le parcours et le travail me sont inconnus dans le détail, mais que Bergounioux annote, pensant peut-être déjà à écrire un jour un livre accessible à tous (Aimer le grammaire) du genre de celui publié chez Nathan en 2004.
Lors de la parution de ce dictionnaire, Michel Arrivé, professeur à l'Université de Paris-Nanterre, déclarait qu'avec ce " monumental " ouvrage, la sémiotique se donnait " un incomparable instrument de travail ".
Bergounioux n'arrête pas " d'étudier ", comme il le répète souvent. Cet ouvrage est pour lui en effet un outil de travail.
Il commente sa lecture, ce qui n'est pas toujours le cas : " et dit entre autre : "Certaines distinctions m'auraient bien aidé en 1975, lorsque je peinais à démêler l'appareil complexe de miroirs et de renvois dans lesquels Flaubert s'ingénie à prendre au piège ses destinataires pour les dessaisir d'eux-mêmes" (Carnet de notes, p. 7).
- 1975 ? Une des années charnières de Bergounioux (« Depuis 1975, je vis dans l’attente de mourir."). Il est sorti de Normale sup l'année précédente
- Flaubert ? Ce sera son premier livre, chez Gallimard, 1984. " Commencé " en février 1983, il devait s'appeler Les mésaventures de Gustave Flaubert, et c'est Pascal Quignard qui a suggéré de l'appeler Catherine.
Flaubert est une figure tutélaire de Bergounioux avec Faulkner, Proust, Beckett et quelques autres ( cf interview par Jean Lauranti du matricule des anges , no 74 de juin 2006). On le retrouve bien sûr dans le Bréviaire de littérature à l'usage des vivants (p. 215 à 224).

Correspondance 1852-1856 de Flaubert
J'aimerais bien savoir où il a trouvé ce livre ! L'histoire de l'édition de la correspondance de Flaubert est plus qu'un casse-tête; Si je me base sur l'excellent Yvan Leclerc et son travail sur ce problème particulier (à lire), je ne vois pas où Bergounioux a pu trouver " la Correspondance 1852-1856 de Flaubert."
la liste est longue :
- Correspondance, Paris, G. Charpentier (pour les 3 premières séries) et G. Charpentier et E. Fasquelle (pour la 4e série), 4 vol. dont le 2ème va de 1850 à 1854.
- OEuvres complètes de Gustave Flaubert, Paris, Louis Conard, 1909-1912, 18 vol. Correspondance, 5 vol. (t.8 à 12). Là encore le 2ème tome de la correspondance va de 1850 à 1854.
- OEuvres complètes illustrées de Gustave Flaubert (Édition du Centenaire), Paris, F. Sant-Andréa et L. Marcerou, Librairie de France, 1921-1925, 14 vol. Le tome 2 de la correspondance va de 1853 à 1863.
- OEuvres complètes de Gustave Flaubert, nouvelle édition augmentée, Paris, Louis Conard, 1926-1933, 25 vol. Dans la correspondance qui prend 9 volumes, le 3ème va de 1852 à 1854 et le 4ème de 1854 à 1861.
- OEuvres complètes, Paris, Club de l’Honnête Homme, 1971-1975, 16 vol. Correspondance, 5 vol. (t.12 à 16). Le volume 2 de la correspondance va de 1850 à 1859.
- Correspondance, édition établie, présentée et annotée par Jean Bruneau, Paris, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade. Le tome 2 va de juillet 51 à fin 1858.
- Restent les OEuvres complètes établies par Maurice Nadeau, Lausanne, Éditions Rencontre, 1964-1965, 18 vol, dont je n'ai pas le détail des tomes.
la correspondance est la base essentielle pour connaître Flaubert. Son premier livre Catherine, est le roman d'un lecteur des oeuvres de Flaubert... miroirs , miroirs !

L'Insecte de Jacques Brosse
Rien d'étonnant. Jacques Brosse est l'exemple de l'éclectisme, de l'aventurier de l'esprit. Voyageur, écrivain, philosophe, responsable d'édition, lié avec Bachelard, Michaux, Lévi-Strauss, expérimentateur des drogues hallucinogènes, écologiste, passionné par la langue et la civilisation chinoise, disciple de Taisen Deshimaru, maître zen après avoir été chrétien d'origine et psychanalyste de formation, parcoureur du monde (aussi bien en naturaliste qu'en observateur de l'humain...), défenseur de la forêt vierge, historien des mythologies et des mentalités religieuses, enseignant autant le bouddhisme zen que l'écologie Un tel homme, ayant écrit, parmi des dizaines et dizaines de livres, Le retour à l'origine ne peut qu'intéresser Bergounioux.
le lecteur qui découvrirait Bergounioux en lisant carnet de notes, apprend donc tout de suite ( p.10) que Bergounioux et les insectes, ce n'est pas rien, et se trouve prévenu qu'il va y avoir de l'insecte dans l'oeuvre...
Au fil du livre, il apprendra que Bergounioux est aussi un entomologiste, et que sa bibliothèque est bien fournie en ce domaine...
L'Insecte de Jacques Brosse est un livre assez rare, comme les aime Bergounioux, qui fait partie de la série science de l' Encyclopédie Essentielle publiée par Delpire, que l'on peut trouver chez les libraires spécialisés, aux alentours de 30 euros ( (In-8 cartonné format italien, couverture illustrée couleurs, 117 pp., abondamment illustrées en noir et blanc, hors-texte et dans le texte...) ou en ligne (par exemple chez Galaxidion)

Eumeswil de Jünger
Bergounioux n'aime pas. Il commente ( ce qui n'est pas toujours le cas) : "Réfractaire à cette médiation d'esthète sur le savoir et le pouvoir." (p.11)
Bergounioux ne peut apprécier la position d'esthète, c'est même tout le contraire d'un esthète. Il ajoute : " "...cette dissertation nébuleuse m'ennuie. le livre devient asthénique, diaphane. Il n'éveille pas d'images que nous portions en nous, à notre insu."
C'est tout le travail de Bergounioux de découvrir justement cet insu. Toute son oeuvre cherche à trouver ce que l'on ne se rend pas compte.
C'est ce qu'il attend de son travail d'écriture, de son étude perpétuelle...Il cherche à prendre conscience, à savoir... même s'il ne se fait pas d'illusions, et n'y croit guère, obstiné il continuera à s' accrocher à ce travail.
par contre il précise aussi qu'il a beaucoup apprécié du même Jünger, Chasses subtiles et Jardins et routes(journal t.1).
Cela se comprend, entre entomologistes, on aime écouter les histoires des autres.
Jünger a laissé son nom à une douzaine de scarabées, dont la jungerella(sous espèce de cicindèle), ainsi qu'à des papillons et des coquillages amassés au cours de ses nombreux voyages. On a déjà parlé dans ce journal d'Adamov et ses papillons (Cyllopsis pyracmon nabokovi par exemple), à quand un insecte bergouniella, bergounikobi ou autre ?
Entomologistes à vos filets !
Mais il préfèrerait peut-être un nom de poisson (de rivière) ou peut-être même de minéral...
Citons Claude Gaudin dans Jünger pour un Abécédaire du Monde (Encre marine): "Doubler la pratique littéraire par la chasse aux insectes, ce n'est donc pas ajouter une corde à un arc de l'écrivain, c'est faire l'apprentissage d'un moyen de déchiffrement";
Enfin notons que 2 jours plus tard (le samedi 27 décembre 1980), Bergounioux ajoute lire " un ouvrage sur les Coléoptères ", sans en préciser l'auteur.

Voyage au soudan occidental d'Eugène Mage.
Eugène Mage est allé au soudan de 1863 à 1866. Je le connais un peu car cet enseigne de vaisseau est allé aussi dans le Pacifique, en Nouvelle-calédonie Tahiti mais aussi au Pérou, et qu'il est un des explorateurs du Sénégal (4 pays où je suis allé dont 2 où j'ai vécu plusieurs années). La vie d'Eugène Mage se termine au retour du Portugal, au large de Ouessant, quand son navire la Gorgone est pris dans une violente tempête et se fracasse sur les récifs dans la nuit du 18 au 19 décembre 1869.
Le corps de Mage n'a jamais été retrouvé.
La bibliographie d'Eugène Mage établie par l'Université de Nantes, comporte une vingtaine de livres.
le livre que lit Bergounioux est la réimpression de la version abrégée par J.B.Delaunay, parue en 1872, à savoir le livre publié par karthala en 1980, et qui a 308 pages. Car les autres s'appellent Voyage dans le Soudan...
Ce texte rare est mis en ligne par le C.E.T.E. (Centre d'Édition de textes Électroniques), animé par Guy Jacquesson et Régis Quesada; Profitons-en ! On trouve même les 81 illustrations contenues dans l'édition de 1868. Mage dessinait beaucoup et c'est à partir de ses croquis que les graveurs des éditions Hachette ont réalisé les planches qui paraîtront, pour une partie, dans la revue Le Tour du Monde.
La faim de Bergounioux est grande : il lit en plus un autre livre " consacré aux grands fleuves " !

L'Anti-manuel de français de C.Duneton
Le titre exact est L'Anti-manuel de français à l'usage des classes du second degré, publié au Seuil en 1978, et est écrit aussi par Jean Pierre Paglio.
"Cet Anti-manuel est un livre ouvert... Il s'adresse à tout le monde : aux jeunes, aux moins jeunes et même aux carrément vieux. Il est fait pour tous ceux qui en ont marre du langage scolaire, des histoires littéraires en forme d'encensoir, des célébrations, des dissertations à pleurer... Il s'adresse à tous ceux qui ont envie et besoin d'autre chose."
C'est Bergounioux l'enseignant qui se tient au courant... Lecture professionnelle.
On a déjà dit qu'il écrira à son heure (en 2002) Aimer la grammaire chez Nathan et dont la 4ème de couv indique : " Que vous soyez collégien, lycéen ou simple lecteur désireux d'accéder rapidement à un vraie maîtrise des principes de la grammaire française, cet ouvrage vous les montrera en prise directe avec le langage - le " propre de l'homme " - et avec le sens de la vie. "

Terres de mémoire de G.E.Clancier
Ce poète et romancier né en 1914 à Limoges.(Bergounioux et Limoges...une autre étude à faire ! cf. Le premier mot...où comme Bergounioux Georges-Emmanuel Clancier a fait son lycée). (Page introductive assez détaillée sur le parcours et l'oeuvre sur Clancier sur wikipedia).
Bergounioux ne commente pas sa lecture ni le livre.
Mais dans Terres de mémoire on trouve et qui ne doit pas le laisser insensible :
" Pages, des pages, des mots, des mots,
Chaque page est un journal
Chaque mot un instant
Des pages, des mots pour t'arracher à la mort (...)
Toi et les tiens, innocentes merveilles,
Puis déchirés, bafoués par les maîtres,
Privés de pain, privés de sens.
Des mots hélas! Pour retrouver honte et misère,
Pour creuser à nouveau ta souffrance et la faim! (...)
Des mots, seulement des mots
Pour effacer la mort qui les efface"

(Terres de mémoire, 1965)

Bergounioux lit donc aussi de la poésie.
Ce livre à propos duquel Pierre Reverdy écrivait : " Ces beaux poèmes sont, si je juge bien, parmi les meilleurs de notre époque."
On appréciera Reverdy et son " si je juge bien "...En ce qui me concerne, Il est un de ceux qui m'a le plus influencé, découvert quand j'étais à l'École Normale de Chartres, grâce à Édouard F.
Voir le beau visage de Clancier dans la fiche faite par Florence Trocmé dans Poezibao.
Mais rien d'étonnant que Bergounioux lise un livre dont le titre contient, alors qu'il n'a pas commencé d'écrire quand il le lit, et qu'il n'y songe pas encore, deux mots clefs de sa future oeuvre.
Quand on suit les lectures de Bergounioux, ne serait-ce que pendant quinze jours, on s'aperçoit qu'il lit tout : livres de voyages, d'entomologie, de philosophie, de poésie, d'histoire...Correspondances ou livres liés à son travail d'enseignant. Le lecteur est prévenu dès l'entrée de Carnet de notes : il va avoir affaire avec un quelqu'un qui commande, emprunte, ouvre, lit, annote, avale des livres, trop avant dans la nuit, jusqu'à une heure avancée de la nuit...
Bergounioux est tout simplement un ogre.
Quand je pense que certains disent qu'ils ne savent pas quoi lire !