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Pierre Bergounioux, Chasseur à la manque (Bergounienne no 24)
ou : chaque livre est une chasse au manque.
Tout sauf une critique du livre. Juste comme d'habitude ma part de réception.

Quelle mauvaise mode aujourd'hui que de mettre un bandeau rouge sur les livres ! Je sais que les éditeurs pensent qu'on ne repérera pas les livres qu'il faut lire s'ils ne nous tapent pas dans l'oeil. Je déteste qu'on me prenne pour une grenouille ou un taureau sous le nez desquels il suffit d'agiter un chiffon rouge pour l'attirer et mieux "l'avoir" !
Et tout cela pour un mauvais jeu de mot (sans cible/sensible)! Pierre Bergounioux n'a pas besoin de cela. La vraie couverture se suffit à elle-même, avec un dessin de Philippe Ségéral représentant un cran de mire, ce qui déjà dit beaucoup.

De même, sur tous les sites internet qui vendent le livre on trouve la même phrase, que les éditeurs imposent souvent aux écrivains (qui, d'après ceux que je connais, trouvent tous cela "chiant") pour présenter (allécher) leur livre aux lecteurs et que l'on met souvent en quatrième de couverture) (ici sur le rabat de la première).
Je me suis d'ailleurs toujours demandé pourquoi prendre la peine d'écrire tout un livre si on pouvait le résumer en une phrase !

Donc, dans le cas présent cette phrase est :
«Dans les reculées provinces persistait, il y a peu, le néolithique, qui est un bref et tardif épisode de l’âge de pierre. Il n’était pas dit que le temps des grandes chasses était révolu. Les bêtes agissaient comme si le jeu continuait. Comment ne pas s’y prêter? Voici quelques scènes prises sur le vif.»
Contrairement à certains livres, ce n'est pas une phrase du livre, ni même sa première phrase, qui est :
"Les rêves ont la capacité de restituer son évidence tangible au passé."

J'ai déjà dit combien la première phrase de Bergounioux est un coup de marteau sur une enclume.
Qu'est-ce qu'une évidence tangible ? (une évidence perceptible par le toucher ? une évidence dont la réalité est indéniable ? ou, ce serait une redondance, une évidence évidente ?). Mais si on fait attention l'auteur parle là de l'évidence tangible du passé qui serait d'après lui, capable d'être restitué par les rêves.
Incroyable Bergounioux : d'habitude, si on se réfère au passé, pour étayer sa réalité, on s'appuie sur des souvenirs, des photos, des traces, des preuves... L'auteur lui, préfère prendre en compte les rêves ! Quoi de plus aléatoire, mystérieux, fuyant et interprétables que les rêves ?
Première phrase bergounienne en diable : elle commence par les rêves, elle finit par le passé.
Est-ce là poser le problème de la réalité, du passé, ou du temps qui passe, toutes choses qui nous échappent et qui pourtant sont là à nous harceler ?
Bergounioux chasseur, mais à la recherche de quel gibier insaisissable, ou contrairement à ce que dit le bandeau en visant quelle cible ?

"J'ai mis la main sur une cétoine dorée et je me demande comment la tuer sans l'écraser parce que rien n'est beau comme sa carapace vert émeraude, très finement niellée. Et, en même temps, ces pensées de mort s'accompagnent d'une intense vergogne. Elles doivent être écrites lisiblement sur ma figure, ce qui fait que je n'ai pas demander à grand-père comment priver de vie ma prisonnière et que je lui ai rendu, tristement, sa liberté." (p.17-18)
Bergounioux a à peine six ans. Ce n'est pas encore un tueur ! Il pense à tuer mais n'en est pas capable.
 

"Autre fascination, intermédiaire, celle qu'exerçait un papillon de nuit aux moeurs diurnes, le Monosphinx, dit aussi Oiseau-mouche ou Sphinx-Moineau - Macroglosssum stellatarum - que j'avais baptisé, par devers moi, Trompe-la-Mort, pour deux raisons [...] Je l'approchais avec des prudences infinies, croyais m'en être saisi du geste le plus prompt dont je fusse capable et constatais qu'il ne se trouvait jamais entre mes doigts serrés.[...] Je recommençais. il échappait encore avec la même soudaineté qu'il m'était apparu dans le jardin..." (P. 18-19)
Bergounioux encore jeune, chasseur maladroit, pas assez vif. Il manque déjà sa cible.

"Je sais, lorsque je l'aperçois, sur l'herbe givrée du jardin public qui m'a déjà donné la cétoine, qu'il est victime du sortilège qui a frappé la rivière, mon encrier, ses deux congénères et que, contre toute attente, je vais pouvoir m'en emparer [...]Il n'a pas suscité l'admiration légèrement différente délirante que j'imaginais lorsque je l'ai rapporté. Passé deux ou trois jours, il a fallu s'en débarrasser parce que, malgré sa splendeur, il sentait.[...] C'est dix ou quinze ans plus tard, que [...] j'ai prononcé son nom, presque sans y penser. "C'était un bouvreuil." "(p.21-22)
Bergounioux n'est toujours pas un grand chasseur : il ramasse les oiseaux morts ! C'est la voie de la facilité.

"Rien ne m'avait préparé à la mort sanglante que j'allais administrer. Je ne voyais pas ma cible. L'écureuil a fait un bond prodigieux avant de retomber sur le sable, où il n'a plus bougé. Je ne parvenais pas à croire qu'il était à ma disposition. J'aimerais bien, maintenant, n'avoir jamais tiré.[...] Lorsque j'ai tendu la main pour saisir le petit corps, c'était comme en rêve ou bien comme lorsque l'hiver enfantin avait figé la rivière, cassé nos encriers, cloué au sol les oiseaux. Mais c'était différent, aussi. La dépouille était chaude, poissée de sang. j'en avais plein les doigts. C'est alors que j'ai mesuré ce que j'avais fait, découvert la blessure en plein coeur." (p.39-40)
Bergounioux a tué. Il est devenu un vrai chasseur.

Il parle de rêve, mais aussi (dans la phrase non citée à la place des premiers crochets) il constate : "Mais je sais aussi, je me souviens de quelle infirmité profonde j'ai été instantanément lavé, quelles privation, misère, ignorance congénitales ont été, d'un coup balayées." avouant comme une revanche sur son passé, son origine sociale, géographique, historique. Certes, aujourd'hui ("maintenant") il aimerait bien n'avoir jamais tiré. Mais le mal est fait, définitivement, comme celui d'être né et celui de devoir mourir. Il est dans le souvenir de cet épisode passé, dans le présent de ce souvenir, au moment même où il l'écrit, j'allais dire au moment où il repart, en écrivant, à la chasse. Ceci n'est pas satisfaisant bien sûr, suscitant un manque, que seul peut-être le rêve pourrait assouvir...

La mort suivante est inattendue : "Il est tombé en tournoyant, les ailes entrouvertes, qui étaient noires, mouchetées de blanc. Je me suis bien gardé de le ramener. J'en suis sûr. Mais il m'a fallu attendre la fin des vacances pour le chercher, dans le gros dictionnaire en six volumes, avec l'espoir de ne pas le trouver. Il y était, avec sa barrette de cardinal, son fort bec pointu. C'était le pic épeiche. J'avais pensé [...](que) nul que avant moi ne l'avait contemplé à discrétion. Mais, bien sûr, il avait fallu, à cette fin, le tuer." (p.42)
Drôle de chasseur qui ne ramasse pas sa cible, qui tue pour la chercher dans un dictionnaire ! Faut-il tuer alors pour atteindre une certaine connaissance ? La chasse est-elle un exorcisme ? Faut-il tuer ses parents comme disait Freud pour pouvoir être soi-même ?

Drôle de chasseur celui qui (enfin pourrait-on croire) face à du vrai gibier, du gros, du noble, du rêvé par les autres ("un splendide brocard", p.43-44, et "une énorme bête noire", un sanglier p.46), n'arrive pas, dans le premier cas à tirer, et dans le second continue d'étendre sa lessive, et ne pense plus à troquer la chemise humide et la pince à linge qu'il tient dans ses mains contre un fusil !

Mais si cette dernière rencontre et anecdote du livre est qualifiée de "plus platonique", ne pas tuer le brocard fut plus difficile :
"Quelles souffrances sont la rançon de l'extrême contentement qu'on tire à voir de près, à toucher, à tuer, je l'ignorais. Je l'ai appris au moins, en partie. ce fut comme si un géant m'avait cinglé les reins, de sa trique, ou que j'aie reçu un coup de feu dans le dos, un élancement à couper le souffle, à crier. J'ai dû m'allonger [...] le temps que les affreux poisons qu'on secrète, en pareille occasion, et qui n'avaient pas trouvé d'exutoire, puisque je n'avais pas tiré, soient fractionnés, neutralisés." (p.45)
Bergounioux n'est pas un chasseur sans cible ! Il ne peut tout simplement, même s'il la met dans son cran de mire, l'atteindre : c'est un chasseur à la manque !
Mais revenons au livre. J'ai déjà dit que les dernières phrases de Bergounioux sont des chutes qui ne font que relancer la partie (ici de chasse). On reste dans l'éternel recommencement. Ce livre ne fait pas exception à la règle. Sa dernière phrase est en plein dans le mille : "Je ne sais pas." !
Et si on prend les deux précédentes, on lit " Les bêtes dont j'avais partagé la résidence, croisé parfois la route enchantée, sont restées, elles au pays de l'enfance. Elles m'attendent, peut-être, comme il m'arrive de rêver que je les retrouve. Ce sera pour une autre vie." (p.47)
On revient à la première phrase alliant passé et rêve.
Certes, si l'on s'en tient aux anecdotes, Bergounioux est un piètre chasseur au maigre butin, et il n'a pas de quoi être fier.. C'est un chasseur à la manque. Mais voilà, au bout d'une soixantaine de livres, écrire comme dernière phrase "Je ne sais pas" n'est pas anodin.
D'autant plus que ce livre, comme tous les autres de Bergounioux est un véritable trou noir
qui aspire et où s'engouffre toute l'histoire ("dans une petite rue où Marcel P., résistant, mort à Mauthausen en 1944, avait vu le jour" (p.29)), la géographie ("La géographie est une discipline marginale. C'est la science des contrées retardataires, à l'écart du charroi de l'histoire." (p.10)), les climats, les langues humaines, ("...sous laquelle affleure le radical indo-européen qui a donné hudor en grec, Wasser, en allemand, water, wet, whisky, en anglais, voda, en russe, et le diminutif vodka, la petite eau" (p.10-11)), la végétation, les animaux et les flores, les différents éléments, les écrivains (Wittgenstein, Zola, Faulkner, Wilde, Borges...), les héros sortis de leur plume (Michel Strogoff, et "l'infâme Ogareff", Quasimodo, d'Artagnan, Rastignac, le père Goriot...).
Trou noir où certaines phrases, avant d'être englouties, émettent des rayons X : "Que reste-t-il quand il ne s'est jamais rien passé ?" (p.10), "[...] Il ne reste plus qu'à se tuer, à sceller de son élimination physique un néant avéré. On le ferait gaiement si ne subsistait, dans le regard maternel, une image qui, bien qu'elle ne nous ressemble aucunement, est censée nous représenter" (P.14-15), "J'essaie de comprendre. Les êtres et les choses, quand ils sont là, on n'y pense pas. Il faut les perdre. Alors ils ne sont plus que par nous et c'est en leur absence qu'ils nous livrent ce qu'on n'a pas vu [...]" (p.16), "Quand donc finissons-nous par entrer dans la clarté de notre propre conscience? Vers onze ans, plus tard, jamais?" (p.33), etc.
On le comprend bien maintenant, Pierre Bergounioux est un chasseur à la manque, peu fier de son tableau, toujours en traque, éternel insatisfait. Mais c'est parce qu'il a choisi et préféré pour sa vie, à la chasse traditionnelle (au fric, au pouvoir, à la consommation...) le braconnage avec le piège et l'arme les plus redoutables et dangereuses qui soient : l'écriture et la littérature.
A l'âge où l'on commence à se sentir la proie recherchée, où l'on ne peut plus revenir en arrière et où son vieux fusil est au clou, chaque livre entamé est une chasse vouée au manque, perdue d'avance, d'où l'on sait que l'on reviendra bredouille, mais qui à elle seule justifie de vivre et rester debout droit comme un Homme.
Contrairement à ce qu'indique pauvrement son bandeau, ce livre n'est pas sans cible. Il nous vise tous en plein coeur.