Samedi 11 novembre 2006 jour précédent jour suivant retour au menu
Que faire un 11 novembre quand il fait gris froid et que la ville est vide ?
ou : Tumulte encore...

1- Faire ce qui arrive.
Planter un pommier dans le jardin de Sandrine H., donner à manger aux canards, regarder des enfants faire du canoë sur l'Huisne à Nogent le Rotrou,
..
Penser aux grands-pères,
celui, paternel, qui a survécu au Chemin des Dames, Duomont et le reste , mort en 1968, et qui a donc vécu les deux guerres,
celui, maternel, mort quelques années après son retour de Salonique et que je n'ai jamais connu, (sur la seule photo où on est sûr qu'il soit, on discute encore pour savoir lequel c'est, sans doute le quatrième en partant de la gauche),

Cela m'impressionne toujours, quand je regarde cette photo, de penser qu'un de ces jeunes hommes, peut-être le quatrième donc, renferme dans ses couilles une bonne partie du programme génétique qui fit par la suite trois filles dont ma mère qui me transmit à son tour des dizaines de milliers de ses gènes à lui, et qui ont donc contribué à mon ébauche, régulant encore aujourd'hui quelques milliers de fonctions ou réactions vitales.

Cela me rappelle toujours cette phrase lue il y a longtemps dans Archives du Nord de Marguerite Yourcenar (p114, Gallimard, 1977) et qui sert de chute dans un chapitre du début :
" L'image qui surnage pour moi de ce désastre du temps de Louis-philippe n'en est pas moins celle d'un garçon de vingt ans fonçant la tête la première à travers une brèche, aveugle, et sanglant comme au jour de sa naissance, portant dans ses couilles sa lignée."
Cette image du sperme qui contient la lignée se trouvait déjà dans Souvenirs pieux, premier panneau, paru en 1974, de son triptyque familial :
" Et pourtant, par delà ce monsieur et cette dame enfermés dans leur XIXè siècle, s'étageaient des milliers d'ascendants remontant jusqu'à la préhistoire, puis perdant figure humaine, jusqu'à l'origine même de la vie sur terre. La moitié de l'amalgame dont je consiste est là. "
Elle finit sa réflexion un peu plus loin : " Si, de plus, comme j'incline chaque jour à le croire, ce n'est pas seulement le sang et le sperme qui font ce que nous sommes, tout calcul de ce genre était faux au départ. Et, néanmoins, Arthur et Mathilde étaient au second entrecroisement des fils qui me rattachent à tout. Quelles que soient nos hypothèses sur l'étrange zone d'ombre d'où nous sommes sortis, et où nous rentrons, il est toujours mauvais d'éliminer de notre esprit les données simples, les évidences banales, et cependant elles-mêmes si étranges qu'elles ne collent jamais complètement à nous. "

2- S'échapper, aller voir ailleurs...

- Sur la lecture d'un texte par son auteur :
Gros sourires chez Assouline en lisant les commentaires de Louons l’écrivain lisant le livre même (où il défend la lecture d'un texte par son auteur bien sûr, puisqu'il lit ses textes) (une passante rétorque d'ailleurs " Pas besoin d’aller jusqu’aux chutes du Niagara pour entendre un auteur se lire : chez nous, François Bon fait ça très bien", mais dans l'ensemble on voit bien qu'il y a des farouchement contre et des farouchement pour, ce qui n'a rien d'étonnant).
le sujet intéresse visiblement aussi Emmanuelle Pagano qui dans son cahier aborde le sujet (à la date du 4 novembre). Là encore les commentaires sont intéressants et les avis partagés.

- Sur le dernier " livre " de Jean-Philippe Toussaint :
Paradoxe de Zénon et de Zizou (à la date du 10 novembre) où avec plaisir je vois (dans les commentaires encore) que je ne suis pas le seul à trouver l'entreprise regrettable et le texte peu intéressant.

- sur l'intime et l'extime...
" Le désir d'extimité est le mouvement qui pousse chacun de nous à mettre en avant une partie de son monde intérieur, afin d'avoir un retour, une validation de sa façon de vivre, de penser, à travers les réactions des autres. Désir d'extimité et besoin d'intimité ne s'opposent pas : les deux sont complémentaires. " (Serge Tisseron, psychanalyste.)
Dans un article de Psychologies que me montre une amie, je lis un article qui prétend " décrypter cette nouvelle manne relationnelle ". Deux ou trois choses dites me semblent justes, entre autre l'idée qu'Internet fait émerger une nouvelle forme d'individualisme qui serait un individualisme social. Chacun s'intéresse à soi, mais chacun a compris qu'il a besoin des autres aussi... Internet offre à l'individu d'appartenir aussi à une communauté permettant des " relations affinitaires " (la toile permet de parler de soi, de ce que l'on vit, de ce que l'on aime, de ce qui passionne, de ce qui révolte... Et du même coup d'entrer en relation avec d'autres personnes qui ont les mêmes centres d'intérêt...). L'article montre que des relations fortes peuvent naître de cette forme d'échanges, mais j'aime bien aussi quand il dit qu " Internet met l'accent sur le lien faible ".
Personnellement ça ne s'est pas passé comme cela ni pour cela. J'ai ouvert ce site (en 2001) bien avant d'y faire un journal en ligne (1er novembre 2004). Ce site correspondait à un projet de sauvegarde de tous les documents accumulés au cours de ma vie, dirigé surtout à l'attention de mes très jeunes filles, mais aussi me permettant de travailler à un projet qui fut longtemps écrit sur la page d'ouverture (Quelle est la part des autres...), permettant par la suite un travail sur ces documents.
Et c'est là qu'en effet, le Journal, qui au début n'était fait que pour m'occuper et me distraire pour ne pas dire m'empêcher de sombrer, lors de mon arrivée solitaire à Nogent le Rotrou, dans de difficiles conditions affectives et psychologiques, et qui ne comptait en moyenne qu'entre 30 et 40 lecteurs par jour, essentiellement des gens amis ou de la famille à qui j'avais donné l'adresse, m'emmena dans une expérience inconnue et imprévisible.
De liens en liens, au fil du temps, j'entrais en effet dans une communauté nouvelle, je m'y attachais, rencontrais des gens, tissait de véritables liens humains...et il devint partie intégrée à ma vie ici, ne me laissant plus guère de temps pour mon projet initial, pourtant toujours envisagé.
J'ai déjà dit récemment le passage où je me trouve, sentant de plus en plus, qu'il va falloir y retourner (au projet initial) , et reprendre la peinture et l'écriture, ce qui ne peut se faire pour moi, qu'avec un retour à une certaine concentration silencieuse.
Quelques-uns de mes 1600 à 1800 lecteurs quotidiens l'ont bien senti et m'y encouragent (à titre d'indication, j'ai correspondu avec 138 personnes m'ayant envoyé des mails, ce qui fait donc à peine 10% des lecteurs, ce qui me semble beaucoup déjà. Le record fut pour une page 5250 visites le même jour, allez savoir pourquoi, quoique j'ai ma petite idée...). Et il est vrai que cette petite communauté-là (petite, compte-tenu des millions de blogs ou journaux en ligne), j'y tiens, elle existe et elle n'est plus virtuelle à mes yeux. Il me semble difficile de faire comme si elle n'existait pas, et de la rayer de ma vie.
Même si je sais bien sûr que l'on est seul quand même.
De toute façon, et je le sais malheureusement trop bien, je n'ai jamais pu " rayer " quelqu'un de ma vie, comme cela, d'un coup de crayon ou d'une phrase.
Fidèle, indécrottablement fidèle, définitivement marqué au fer par la phrase de Breton " Ce que j'ai aimé, que je l'aie gardé ou non, je l'aimerai toujours.” (L'Amour fou)
* " plus je vieillis moi-même, plus je constate que l'enfance et la vieillesse, non seulement se rejoignent, mais encore sont les deux états les plus profonds qu'il nous soit donné de vivre. [...]
Et tout l'intervalle semble un tumulte vain, une agitation à vide, un chaos inutile par lequel on se demande pourquoi on a dû passer."

Marguerite Yourcenar dans Archives du Nord, (Gallimard 1977, p.202)