jeudi 17 2006 jour précédent jour suivant retour au menu
D'une pierre... deux expositions
que je suis allé voir, profitant d'un aller à Paris obligatoire (état des lieux du nouvel appartement où vont habiter bientôt mes deux petites filles avec leur mère, à Saint-Chéron, situé entre Dourdan et Arpajon, ce qui présente l'avantage d'être beaucoup plus proche de Thiron-Gardais que ne l'était Villeparisis !).

L'envie de voir la première vient du passage de mon ancien professeur (et maître) Bruno Vercier, dont j'ai déjà dit plusieurs fois toute l'estime que je lui porte, et tout ce que je lui dois (en outre l'envie d'écrire et de lire, et certain mercredi enchanté par exemple lors de la sortie de son dernier livre), à France culture lundi dernier dans l'émission Quartiers d'été où il venait parler de la publication du premier volume du journal de Julien Viaud (Pierre Loti) et qui couvre les dix années d'apprentissage du jeune aspirant de marine, à savoir les années 1868 à 1878.
Ce journal est important car il est, comme le disent Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier (p. 17) dans leur passionnante présentation, la "matrice de l'oeuvre tout entière". Beaucoup de livres sont soit " directement tirés du Journal (les récits de voyage, tel Au Maroc) soit composés à partir de lui (Le mariage de Loti, Madame Chrysanthème, etc.)"
Journal tenu de son adolescence jusqu'en 1918 date à laquelle il, décide définitivement d'arrêter : " Aujourd'hui 20 août, et en prévision de ma mort, j'arrête définitivement ce journal de ma vie, commencé depuis environ 45 ans. Il ne m'intéresse plus, et n'intéresserait plus personne. P.Loti."
À bons entendeurs...salut!
Ce gros livre (650 pages) a rejoint dès son arrivée le Carnet de notes de Bergounioux sur ma table de nuit et va enchanter je le sens mes prochaines longues nuits d'hiver...
Donc, dans cette émission (où était invité en première partie Jean Rolin), Bruno Vercier parlait aussi de l'exposition Pierre Loti, fantômes d'Orient (qui est le titre d'un de ses livres) et qui se tient au Musée de la vie romantique, jusqu'au 3 décembre 2006, au 16 de la rue Chaptal, dans le IX ème arrondissement, à 200 m du Moulin Rouge (Métro Pigalle).
Chouette ! Cela faisait longtemps que je n'étais pas allé dans ce quartier ! Et le pied d'y aller un 17 août où les rues presque désertes permettent de trouver toutes les places de stationnement que l'on veut !
Ce musée est exquis. On a l'impression d'entrer dans une belle propriété privée. D'ailleurs elle le fut jusqu'en 1983 ou elle devint musée de la Ville de Paris. (Construite en 1830, elle fut la maison du peintre Ary Scheffer, et Berlol doit la connaître pour tous les souvenirs, meubles et portraits de George Sand qui étaient autrefois à Nohant et qui ont été donnés en 1923 à la Ville de Paris par sa petite fille Aurore Lauth-Sand, et qui constituent aujourd'hui une collection permanente de ce musée...
Émouvant de savoir et d'imaginer que cet endroit fut fréquenté par tout le beau monde " artistique et littéraire " de l'époque (George Sand, Liszt, Chopin, Lamennais, Ernest Renan...) comme le rappelle une plaque posée sur le trottoir :
Pas difficile d'entendre leurs pas et leurs rires, passablement éméchés, quand ils devaient rentrer tard le soir chez eux...après avoir bien bu, bien mangé, et refait le monde...
En plein coeur de Paris, trouver un tel espace et un tel silence est impressionnant.
L'exposition mérite d'être vue : elle rassemble quantités de dessins, peintures, objets...qui d'habitude sont éparpillés à droite et à gauche, un peu partout en France.
Elle permet de voir entre autres, de nombreux dessins de Delacroix et de Loti lui-même assez impressionnants, des tableaux de Fromentin, et des huiles peu connues (de moi en tout cas) et en particulier une qui me fait un choc (comme lors de l'exposition sur la mélancolie j'en avais eu un pour le bouleau d'Antoine Chintreuil).
Il s'agit d'un petit tableau ( 25 x 35 cm) de Paul Leroy qui est habituel-lement au Musée des beaux-Arts d'Orléans, peint en 1884 et qui s'appelle Une porte au vieux Caire (El Nasr Muhammed).
Comment peut-on arriver ainsi, sur quelques centimètres carrés, à peindre, la splendeur du passé, l'usure du temps, l'érosion des couleurs et de la pierre, les craquelures des peintures successives, tout en gardant la splendeur présente mais empreinte " des empires défunts " ?
Ne rien oublier, ne serait-ce que les clous et les rivets de la porte ?
Mais il y avait aussi un tableau d'Ange Tissier (Algérienne et son esclave ou Odalisque) qui bien sûr me rappelait Femmes d'Alger dans leur appartement..., une étude de babouches de Delacroix, et ce tableau incroyable aussi du marseillais Germain-Fabius Brest d'une rue à Constantinople où un arbre vient dans un effet d'optique osé s'appuyer sur un minaret...
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Le catalogue de l'exposition est un beau livre avec une iconographie complète et en couleurs. La quatrième de couverture, rédigée par l'éditeur essaie comme elle peut de décrire l'exposition et l'originalité de cet écrivain qui m'attire et me plaît de plus en plus.
La fascination pour Pierre Loti (1850-1923) l'homme de lettres et Julien Viaud l'officier de marine en proie au vertige du double et à la tentation de l'Orient reste entière.
Cet hommage à un écrivain "né sous le signe de l'adieu", académicien à quarante ans, est une invitation au voyage comme au "ressouvenir": Constantinople, Alger, l'Egypte, le désert du Sanaï mais aussi le "calme blanc" des brumes de l'Islande et la mélancolie de l'enfance à Rochefort...
L'ouvrage fait résonner les correspondances entre ses textes les plus célèbres -Aziyadé, Pêcheur d'Islande, Le Désert, Prime jeunesse, Fantôme d'Orient - et une centaine de peintures et oeuvres sur papier provenant de collections publiques et privées. Delacroix, Decamp et les orientalistes peignent son univers aux couleurs de l'"Ailleurs". A Dauzats, Gérôme ou Brokman revient la part d'illustrer ses rêves d'espace et d'oubli. Des objets d'art et des autochromes donnent corps à la chimère architecturale de la maison natale de Rochefort.
Enfin de nombreux dessins peu connus de la main de Julien Viaud/Pierre Loti viennent compléter le portrait de cet infatigable navigateur, héros mythique de la littérature postromantique française.
1- Pierre Loti, Au Maroc,Saint-Cyr-sur-Loire, Christian Pirot Éditeur, 2000, p.202-203.