Mercredi 19 décembre 2007 jour précédent jour suivant retour au menu
C'était en quelle année Monsieur André Landault ?.................... (André Landault no1, no2)
ou rien n'arrive par hasard...(André Landault no 3)

Il fait soleil, quand j'arrive pour la deuxième fois au Temps bleu. Assis dehors avec Roger D. la discussion semble animée. Ils semblent m'attendre.
À 95 ans André Landault fume une pipe qu'il serre fermement dans sa main gauche.
Je demande à rentrer parce que j'ai froid.
Je m'assois à côté de lui pour lui montrer sur mon ordinateur portable les deux pages que j'ai mises en ligne sur lui. Il n'en revient pas, il dit simplement :
- Vous ne pouvez pas savoir ce que cela me fait.
Je lui montre alors les photos que je viens de prendre et la courte séquence vidéo.
Je vois bien que là, il est étonné, surtout quand je lui montre la carte mémoire de mon appareil à photo, plate comme un jeton de Nain jaune, et que je lui assure que tout tient dedans, les photos et le film.
Il dit après s'être regardé très attentivement sur l'écran :
- On ne dirait pas que j'ai 95 ans. Mais j'ai la lèvre inférieure qui pend, c'est dommage...

Je vais rester un peu plus de deux heures, où il ne va pas arrêter de parler. On sent qu'il est content de parler et de dire...de raconter.
J'ai du mal à savoir ce que je veux : des dates, des lieux, des noms, des métiers, la vie sociale, la famille...Mes notes de la semaine dernière ne sont pas toujours claires ou lisibles. Je vois des trous, des périodes blanches...Je veux comprendre comment une vie s'écoule, comment les évènements, les livres s'enchaînent...
Ce n'est pas facile car il revient toujours à son livre, celui qu'il écrit en ce moment, et que visiblement, il n'arrête pas de recommencer. Il raconte qu'il y pense la nuit, que dès le matin corrige des phrases, ajoute ce qu'il avait oublié de dire et qui lui est revenu dans la nuit, recommence ce qu'il a écrit la veille. C'est la première chose qu'il fait en se levant : corriger, reécrire... Je ne peux m'empêcher de penser que Pénélope a fait des émules...qu'il a misé très haut, qu'il veut peut-être trop dire, tout dire encore et encore... que c'est peut-être ce qui le tiendra en vie...Dis leur tout est peut-être son livre infaisable, interminable et qui nous fait tous continuer...et espérer.
Il a du mal à donner les dates précises : il nous demande de calculer à sa place : ma fille avait tel ou tel âge, calculez ...Roger D. calcule, patient, m'aide comme il peut.
C'est difficile, car à chaque fois aussi, André Landault disgresse et se met à raconter en détail un certain fait. Autant de scènes et d'anecdotes que nous écoutons avec attention, car le bonhomme sait raconter des histoires...et sait qu'il nous en impose.
À chaque fois que je le ramène sur une date, il dit : " Vous allez me dire si c'est un hasard ça...Je veux que vous me disiez si c'est un hasard..."
Au moment où cette photo est prise il dit en se frappant la tête :
" Les personnages, l'histoire...tout le cinéma vous savez...tout est dans la tête...Tout est là-dedans... Je les vois...Vous savez, je les vois ! " J'aimerais bien moi que tout soit dans la tête ! J'avoue en bon cartésien que je suis un peu perdu dans toutes ses séquences mélangées !
Il s'exclame, peu de temps après, en parlant de son livre en cours : Je me suis dit : " Bougre de con ! Tu as oublié le principal, et pourtant il était là et tu ne l'as pas vu ! J'ai pris mon crayon, j'ai tout effacé et j'ai recommencé ! "
J'essaie de récapituler, et si peu sûr de moi :
- 1913, le 27 juillet, naissance en Bretagne (La Haye-Pesnel) .
......(portrait de sa mère, très catholique pratiquante)
......collège et lycée en Bretagne (souvenirs de Chateaulun)
......(souvenir jeu de gendarmes et voleurs dans l'église)
- ESC de Rouen
- 1935 : rencontre (scène du bal du 11 novembre) Yvonne, qui deviendra vite sa femme (qui vient de décéder il y a 5 mois) dont les parents tiennent un magasin, 51 rue Saint-Hilaire à Nogent le Rotrou.
- 1937 : naissance de sa fille Hélène, aujourd'hui 70 ans, vit à Rémalard, mariée, mère d'un enfant. (le petits fils d'André Landault, qui vit aujourd'hui au Cambodge et gère des bungalows de luxe)
- 1939-45 : après avoir fait EOR à Vincennes, se retrouve (après des épisodes épiques, dont celui du numéro 19)) au quartier général avec le général Gamelin, comme infirmier chef
......à la fin de la guerre : Giens, Montauban.
......démobilisé, cherche du travail.(scène du train)
- Travaille pour la Banque Dreyfus en Allemagne (s'occupe du commerce extérieur, des douanes puis de l'Office du bois) puis se fait exclure (épisode des communistes).
- deux ans à se remettre (tombe malade)
- travaille avec sa femme à Nogent dans le magasin qu'elle a repris à la mort de sa mère.( C'était bien, je m'occupais des caisses, des comptes, c'était varié, on vendait des soutien-gorge, de la lingerie, mais aussi beaucoup de matériel orthopédique...ça marchait bien, et puis ça me laissait beaucoup de temps pour écrire...et m'occuper de la ville...)

- de 1965 à 1977 : s'occupe du jumelage signé en 1964 de Nogent le Rotrou avec la ville allemande de Baiersbronn)
......Conseiller municipal de Nogent le Rotrou
......Président du Comité des fêtes de Nogent le Rotrou (célèbre épisode de 1971)
......N'a pas arrêté d'écrire (1968 : épisode Lindon)
- Retraite.
André Landault garde à mes yeux tout son mystère encore.

Je m'aperçois qu'une telle manière de faire est décevante et n'éclaire pas grand chose, que la chronologie bête et méchante, ne résoud en rien les problèmes ni le sens d'une vie.
Cela n'explique en rien non plus le pourquoi du comment l'idée extravagante qui lui est venue par la tête un jour de 1971, dans cette brave ville de Nogent le Rotrou, qu'il trouvait, ce sont ces propres mots, un peu morte et endormie .