mercredi 21 novembre 2007 jour précédent jour suivant retour au menu
L'écriture d'un livre d'après Pierre Bergounioux (dans ses Carnets de notes.)
ou : histoire d'une " affaire ". (Bergounienne no 16),
Quatrième épisode : de Je taille dans le vif à...Je mets du sang partout.

Propos et rappel : On suit l'écriture d'un livre chez Pierre Bergounioux, en utilisant comme sources d'information, uniquement ce qu'il en dit dans ses Carnets de notes, publiés chez Verdier.
Sans entrer dans les détails (ils sont dans les bergouniennes no 12, 13, 14 ) on en est arrivé à la Quatrième phase. Le suspense est torride. On a pu distinguer jusque là :
Dates
Phases
Les mots employés
du 16 octobre 1990
au 9 novembre 1990
Laisse émerger, sourdre, s'imposer le sujet du prochain livre
Travaille en même temps sur d'anciens textes
" recueil de faits, premiers éléments, notations éparses, germe informe d'une entreprise, ordonner, étoffer..."
du 9 novembre 1990
au 12 mai 1991
Écriture des 12 chapitres " jeu, ébauche d'un ordre, chemin, ramifications, jalons sur la route, lassitude, agitation, dérobade, inquiétude, lâcher prise, délivrance, fatigue, prostration, hébétude, ratures, repentirs, brèche, lenteur, détresse, répit, chaos, certitude, peine, friche, niveler, damer, épuisement, nécessité, obéir "
du 15mai au
21 juin 1990
Relecture, corrections, réécriture " sacrifier, confusion, colère, tristesse, sauver, relecture, impressions mêlées, ignominies, vue d'ensemble, rituel, se colleter, effort violent, peine, rabotage, charpente, retouches, aspérités, approximations, obscurités, gros oeuvre, point final, remanier, tenir debout..."
Du 20 juin 1991
au 12 décembre 1991
Repos.
En apparence oubli du manuscrit
retravaillé, revu
et corrigé.
- Que va-t-il se passer maintenant ?
- Quand le dactylographiera-t-il ?
- Va t-il le proposer à un éditeur ?
- Va t-il commencer un prochain livre avant tout cela ?
- Bergounioux a-t-il une fois abandonné définitivement un manuscrit ?
On a vu que le 14 décembre 1991 (p.120), il reprend le texte et commence " à tailler " dedans.
Il commence donc une deuxième phase de correction, réécriture, refonte du manuscrit. Cela va lui prendre combien de temps ? Va-t-il après, laisser encore "reposer " le texte ou le dactylographier à la suite ?
Il suffit de continuer le Carnet de notes(le deuxième, qui couvre 1991 à 2000, imprimé dans l'Orne en juin 2007 sur les presses de Normandie Roto Imprimerie, à Lonrai, patelin de 818 habitants, à 6 kilomètres d'Alençon, dont le taux de propriétaires de leur maison est de 86,7 %, avec seulement 20 chômeurs pour 409 actifs.) (Je suis incolable sur cette imprimerie, qui me fait fantasmer : j'y piquerais tous les livres de chez Verdier ! Mais bon, les hangars sont grands !)
IV - récriture du texte pourtant récrit déjà une fois et "reposé"
Samedi 14 dec 91
(p.120)
Se remet à travailler le texte dont il a mesuré l'étendue du désastre le 12 décembre. Je taille dans le vif, retranche froidement des développements qui m'avaient couté un long jour de peine [...] À onze heures, je suis rendu. une fatigue prématurée m'accable, née de la véhémence de l'effort, de l'ampleur, aussi de la destruction.[...] Ce n'est pas le moment de se relâcher. Bergounioux va être encore plus exigent. C'est de là que va naître et prendre corps, sans doute, le livre avec la forme que nous pourrons lire un jour peut-être.
Dim. 15 déc. 91
(p.120)
refonte du deuxième chapitre. Jusqu'à midi à refondre le deuxième chapitre que j'avais déjà récrit. Après avoir désespéré de le sauver, je sens poindre une pauvre espérance. Mais rien ne dit que celui que je serai demain ne regardera pas cette troisième tentative d'approche comme aussi vaine que les précédentes, pareillement inégale à la chose. On commence vraiment à comprendre comment Bergounioux travaille. Il laisse venir, mais après il taille dans le texte, à la fois détaché, déterminé, à ne retenir que ce qui tient debout, un peu malgré lui. On sent qu'il ne publiera que vraiment ce qu'il n'a pas pu " sabrer ". Le minimum, presque malgré lui. Chez Bergounioux, pas de place pour la fioriture, la faiblesse, la concession.
Voilà pourquoi aussi, et tous les critiques le notent, le texte chez lui semble travaillé au mot près, acéré et tendu, ne se relâche jamais. Voilà aussi pourquoi encore, beaucoup de textes chez Bergounioux sont courts : ils ne sont " que ce qu'il reste " à ce qui a résisté à son acharnement sans faille.
Mar.17 déc. 91
(p.120)
5 heures sur le manuscrit " levé à six heures. sur le manuscrit jusqu'à midi. Les choses ont décanté, depuis six mois que j'ai mis le point final. Les faiblesses, les lourdeurs, les insuffisances me sautent aux yeux. Mais c'est une autre affaire que d'en venir à bout, d'obtenir la vision claire, adéquate à ce qui s'est passé. Toute la matinée dans un état de tension extrême sans parvenir, pour autant, à mes fins. " Malgré ce qu'il dit, on sent qu'il commence à tenir son livre en main, qu'il voit ce qu'il faut faire, ce qui lui manque encore. Il sait que les choses se sont décantées...même s'il sait tout le travail qui reste à faire.
Mer.18 déc. 91
(p.121)
Met 6 heures et 25 minutes pour venir à bout du chapitre 4. Levé à cinq heures,[...] Jusqu'à onze heures vingt-cinq [...] je travaille sur le manuscrit. Ce n'est pas travailler mais livrer bataille, comme disait Descartes,[...] Il faut reculer, rassembler ses énergies avant de pousser une nouvelle charge. c'est ainsi que je viens à peu près à bout du chapitre quatre. Mais je ne suis pas quitte pour autant du doute ni du dépit qui l'accompagne. Bergounioux l'incroyable : il n'arrondit jamais la vérité.
C'est à 11h 25 qu'il a arrêté, pas à 11h et demi ! ce serait une honte qu'il se reconnaisse et s'accorde cinq minutes de plus !
Ce n'est pas la première fois qu'il appelle Descartes à sa rescousse. (cf bergounienne 14 sur l'Empreinte)
Bergounioux et Descartes, une autre bergounienne, mais quand ?
(j'en ai annoncé 147, je ferai, au moins, ces 147-là !). " Bergounioux et toi, vous vous ressemblez par certains côtés ", me dit souvent un ami cher.
Ce qui m'embête, c'est que ce sont des côtés qu'il n'aime pas chez Bergounioux, qu'il n'apprécie guère d'ailleurs...comme écrivain bien sûr
Que répondre ? Rien bien sûr.
Que dirait Bergounioux si un proche n'arrêtait pas de lui dire (reprocher) qu'il ressemble à son père ?
Dim.22 déc. 91
(p.121 et 122)
chapitres 9 à 10
en deux épisodes la même journée.
"Debout à cinq heures. Je relis d'une traite les chapitres neuf et dix, constate, avec un profond soulagement, que celui-ci n'appelle pas de trop graves corrections et fait machine arrière pour remanier celui-là.[...]
Retour à la maison à onze heures. L'intermède parisien m'a permis de rassembler quelques forces, que j'engage incontinent contre le chapitre dix. Demain je mettrai le siège au chapitre onze."
Il sait qu'il tient le bon bout. Le moral remonte. Tout n'est pas complètement mauvais ni à refaire.
Toujours et encore, la métaphore guerrière concernant l'écriture : contre le chapitre dix, je mettrai le siège au chapitre onze...
Pas de dimanche chez Bergounioux quand il écrit, mais ça, on le sait depuis longtemps...
Lun. 23 déc.91
(p.122)
Finit le chapitre 10 et fait le 11.
" J'attaque âprement, les ultimes ressauts du chapitre dix. le onze glisse tout seul et je viens à bout, à onze heures, de cette besogne où je m'étais jeté avec l'énergie du désespoir, la mort dans l'âme, le jeudi 12 décembre.
C'est fini !
Moment rare chez Bergounioux. Le silence qui suit le coup de tonnerre.
Il reste un instant " l'oeil vague, la bouche entrouverte, tout à l'apaisement d'être quitte, de l'autre côté de l'épreuve."
Dans la série l'infernal Bergounioux :
- le lendemain (on est la veille de Noël, et il vient de " finir " son livre la veille) de 5 heures du matin à 8 heures du soir, travaille le bois !
- épuisement total, se réveille le matin de Noël " endolori " !
- le soir sa femme Cathy a préparé un repard de fête (escargots et tarte aux framboises (p.123) ). Quel luxe ! Il regarde ses garçons regarder leur train électrique. Termine sa note par : " C'était Noël."
Même pas un point d'exclamation. Point, c'est tout.
Il frise Louis XVI dans son journal du 14 juillet 1789 quand il notait " Rien ".
Certes, Louis XVI pensait à sa chasse. Bergounioux, c'est vrai, n'a rien écrit ce jour-là non plus.
- le Lendemain matin (de Noël) se lève à cinq heures ! Un point commun encore avec moi : il ne dort pas beaucoup. Je l'ai déjà dit : pour un type comme Bergounioux point de repos possible. Ou alors : pour se reposer, il faut se crever encore plus ailleurs.
Quoi ? encore un jour sans penser à l'écriture ? Non.
" Je comptais commencer à dactylographier le manuscrit dont j'ai terminé lundi la mise au net." (p.124) Ouf ! On se disait aussi... mais pas de chance ! : " Cathy travaille sur l'ordinateur et je me retrouve désœuvré, incapable, même de scruter l'avenir car je prétends d'abord dépêcher ce travail avant d'attaquer autre chose." (p.124)
V- Dactylographie (sur ordinateur) du texte du livre,
commencé à écrire le 9 novembre 1990,
il y a donc maintenant, au 26 décembre 1991, exactement 414 jours soit 1an, 1 mois, 17 jours.
Samedi 28 décembre 1991
(p.124)
"Toute la journée sur l'ordinateur" [...]À neuf heures du soir, j'ai atteint la fin du chapitre trois." Le numérique atteindrait-il aujourd'hui Bergounioux et son écriture ?
"...avec des intermèdes douloureux où je reprends des passages sur lesquels la mise au net, en caractères normalisés, jette sa lumière brutale, décapante, dramatique. Ce dont on s'accommodait au stade antérieur, sur manuscrit, ne passe plus."
Ça alors, j'aimerais bien savoir ce qu'en pense son ami François Bon, il doit être content !
Dimanche 29 décembre 1991
(p.124)
"journée " siégée " devant l'ordinateur.
Bergounioux découvre les joies de l'informatique !
"
[...]Il est toujours fastidieux de taper mais l'automate allège la besogne dans des proportions incroyables. Plus de pages à engager, de carbone, de chariot à renvoyer, de coquilles, de corrections au crayon-gomme. Une époque a pris fin. L'Olivetti achetée en en 1970 appartient au passé."
Un vrai gamin devant son train électrique ! Il n'ose pas encore dire ordinateur : il dit " l'automate !
Jcb ne te moque pas de lui ! Je suis né 2 jours avant lui, je n'ai tapé sur un ordinateur que deux après (à l'IUFM de Nouméa, où j'en avais un dans mon bureau), en 1994, en ayant un personnel à la maison qu'en 1995.
Bergounioux se rend compte vite de la révolution : une époque est passée, il s'en rend compte. Il (on) ne reviendra pas en arrière.
Mardi 31 décembre 1991
(p.125-126)
" J'ai passé la matinée sur l'ordinateur et j'accuse le coup."
Il part l'après-midi chez le marchand de bois (voyage épique comme il lui en arrive), mais revient plus tard sur l'ordinateur " Je taperai jusqu'à neuf heures." (p.126).
C'est la dernière phrase de l'année 1991 des Carnets de notes 1991-2000.
Jeudi 2 janvier 1992
(p.127)
"Sur l'ordinateur toute la journée " " J'expédie le chapitre huit avant qu'il ne soit midi, m'engage dans le neuf, qui n'appelle pas de remaniements - je me bornerai à retirer quelques phrase superflues.[...] Il reste deux chapitres et demi à mettre au propre. Si je peux poursuivre au même rythme, tout sera terminé dans trois jours. Il n'en aura fallu que dix alors que je comptais que ce travail m'occuperait trois semaines, au moins." Vive l'informatique ! :
" Ensuite j'ai troqué l'Olivetti lente et bringuebalante contre l'ordinateur et sa prodigieuse facilité.
Bergounioux se sera donc converti à l'informatique en tapant ce livre, fin 91-début 92.
Finalement, par rapport à la moyenne des Français, assez tôt et vite.
Dimanche 5 janvier 1992
(p.127)
Fin de la dactylographie
marquée par une brève note.
" À trois heures de l'après-midi, j'ai fini de dactylographier le gros manuscrit. Je lis L'Enterrement de François, que je trouve impressionnant, comme tout ce qu'il écrit."
Il s'agit de François Bon, dont venait en effet de sortir ce livre, fin 1991, chez Verdier, et qui lui vaudra en 92 plusieurs prix. " Tout ce qu'il a écrit " se résumait à cette époque aux livres publiés essentiellement chez Minuit, en particulier Sortie d'usine (1978), Limite (1985), Décor ciment (1986) et la Folie Rabelais (1990).
Je ne détaille rien car nous parlerons dans plusieurs futures bergouniennes des rapports entre Pierre Bergounioux et François Bon, tels qu'ils sont décrits dans les Carnets de notes.
Lundi 6 janvier 1992(p.127):
Tirage sur papier du texte enregistré sur une disquette. " Cathy a tiré sur papier le texte enregistré sur la disquette. je vais pouvoir apporter les dernières retouches avant de procéder au tirage définitif."
C'est Cathy, sa femme qui l'aide, car visiblement il ne sait pas encore se servir de l'imprimante ou n'est pas sûr de lui.
Du dimanche 12 janvier au jeudi 16 janvier 1992 (p.128-129):
- Écrit, reprend, tape un article pour la NRF, qu'il va expédier à Jacques Réda. (Il s'agit de La casse, qui paraîtra dans la revue NRF, dans le no 474-475, en juillet-août de cette année, et qui sera repris plus tard par Fata Morgana en 1994).
-Cathy finit d'imprimer les 50 dernières pages du livre qu'il va soumetre à Pascard Quignard. Il relit les 50 premières. Il les lit avec " inquiétude " car c'est le moment du " passage de la sphère privée, sans importance ni conséquence, à l'espace public ".
Le vendredi 17janvier 1992 (p.130):
"En milieu de matinée, à Gif, pour expédier à Pascal Quignard le dactylogramme de l'affaire qui m'a occupé de la toussaint 1990 à juin 1991 puis du 12 décembre 1991 au 5 janvier de cette année."
Tout Bergounioux est là : pas d'exclamation, pas d'adjectifs ni de victoire ni de soulagement.
Il ne reste plus qu'à attendre la suite, qui ne dépend plus de lui.
Attendre ? Vous n'y pensez point mon cher Monsieur ! J'abrège, mais tout recommence aussitôt. Le 11 février il est déjà parti sérieusement (je passe les prémisses habituelles) dans une autre " affaire "(p.139) : "J'écris, avance de deux pages et demie et boucle l'épisode du Grand Sylvain aux ailes échancrées.".
(Le grand Sylvain sera publié plus tard chez Verdier)
Alors, Maintenant ?
On attend quoi ?
Qu'y a-t-il à attendre ?
la réponse de l'éditeur bien sûr.
Elle arrive le jeudi 27 février 1992(p.145): "Jacques Réda m'appelle en début d'après-midi. Le manuscrit que j'avais adressé à Pascal Quignard - le rapport mortel que mon père a cru devoir instaurer entre nous - sera publié à l'automne."
Content ? Satisfait ? Soulagé ? Il n'en dira rien.
Deux jours plus tard il part aux Bordes. (p.145-146). Arrivé à midi, il passera l'après-midi à " fureter parmi les carcasses de voitures " et les " fûts remplis de fonde cassée ".
" je soude jusqu'à ce que la nuit tombe, vers sept heures ".
Le lendemain matin, le 1er mars 1992 (p.146) il se lève à six heures du matin " exalté par la perspective de travailler le fer toute la journée."
Quelques heures plus tard il se blesse. Il note :
Ça m'embête d'arrêter mais je mets du sang partout et dois m'interrompre pour me panser.