Mardi 26 septembre 2006 jour précédent jour suivant retour au menu
L'abbé de Rancé.
Une histoire comme je les aime.
2ème partie :
De quoi perdre la tête...

Le 26 avril 1657, la belle Marie de Montbazon commence à se sentir fiévreuse et se sent très mal. Elle meurt trois jours plus tard, à 47 ans.
Ce jour-là, l'abbé de Rancé chassait à Véretz (nous l'avons déjà dit dans la première partie, en Touraine, là où la famille de Rancé possédait un château depuis 1637). Prévenu il accourt auprès de sa belle, et quand il entre dans la chambre, il est non seulement trop tard, mais l'horreur est au rendez-vous.
On raconte que la belle était bien là, MAIS morte ET la tête tranchée reposant à ses côtés. Le cercueil étant trop petit, (plusieurs témoignages insistent sur le fait qu'elle était très grande (cf son portrait fait par Tallemant des Réaux dans ses Historiettes qui la trouve non seulement " colosse" mais avec " un peu trop de ventre " et "la moitié plus de tétons qu'il ne faut"), on avait du, pour que le corps entre dans le cercueil, lui couper sa jolie frimousse.
On imagine la scène et l'effet produit sur son amoureux et amant d'abbé !
On tomberait fou à moins, on pourrait aussi se supprimer, disparaître...choisir Dieu.
C'est à partir de là qu'existent deux polémiques concernant l'Abbé de Rancé, et qui durent encore aujourd'hui :
1- Est-ce que cette scène est vraie ?
2- Est-elle ce qui a déclenché la conversion du libertin, son " oeuvre " à la Trappe, sa pénitence,?
À ma gauche : Saint-Simon.
Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, huile sur toile de Perrine Viger-Duvigneau, 2e moitié du XIXe siècle
châteaux de Versailles et de Trianon
Pour lui tout est faux. Très lié avec l'abbé de Rancé, il dit même avoir osé lui demander. Mais voilà, le hic est qu'il dit que cette histoire est fausse, mais ne dit pas ce que L'abbé lui a dit. On ne peut éviter, pour être clair de citer le passage en entier. C'est moi qui mets en relief les passages que je trouve flous ou vagues, c'est-à-dire peu convaincants ou à discuter. C'est dans l'avant-dernier paragraphe du chapitre 2 du tome X de ses Mémoires ) :
"La princesse de Guéméné, morte duchesse de Montbazon en 1657, mère de M. de Soubise, était cette belle Mme de Montbazon dont on a fait ce conte qui a trouvé croyance: que l'abbé de Rancé, depuis ce célèbre abbé de la Trappe, en était fort amoureux et bien traité; qu'il la quitta à Paris, se portant fort bien, pour aller faire un tour à la campagne; que bientôt après, y ayant appris qu'elle était tombée malade, il était accouru, et qu'étant entré brusquement dans son appartement, le premier objet qui y était tombé sous ses yeux avait été sa tête, que les chirurgiens, en l'ouvrant, avait séparée; qu'il n'avait appris sa mort que par là, et que la surprise et l'horreur de ce spectacle joint à la douleur d'un homme passionné et heureux, l'avait converti, jeté dans la retraite, et de là dans l'ordre de Saint-Bernard et dans sa réforme. Il n'y a rien de vrai en cela, mais seulement des choses qui ont donné cours à cette fiction. Je l'ai demandé franchement à M. de la Trappe, non pas grossièrement l'amour et beaucoup moins le bonheur, mais le fait, et voici ce que j'en ai appris était intimement de ses amis, ne bougeait de l'hôtel de Montbazon, et ami de tous les personnages de la Fronde, de M. de Châteauneuf, de Mme de Chevreuse, de M. de Montrésor et de ce qui s'appelait alors les importants, mais plus particulièrement de M. de Beaufort avec qui il faisait très souvent des parties de chasse, et dans la dernière intimité avec le cardinal de Retz et qui a duré jusqu'à sa mort. Mme de Montbazon mourut de la rougeole en fort peu de jours. M. de Rancé était auprès d'elle, ne la quitta point, lui vit recevoir les sacrements, et fut présent à sa mort. La vérité est que, déjà touché et tiraillé entre Dieu et le monde, méditant déjà depuis quelque temps une retraite, les réflexions que cette mort si prompte fit faire à son coeur et à son esprit achevèrent de le déterminer, et peu après il s'en alla en sa maison de Véretz en Touraine, qui fut le commencement de sa séparation du monde. "
Quelques remarques :
1- dit que l'histoire de la tête est fausse et que toute cette histoire est une " fiction ". Mais il fictionne lui-même en transformant dans la prétendue fiction, la tête coupée (à cause du cercueil trop court) en histoire de " chirurgiens " qui on suppose, auraient fait une sorte d'autopsie.
2- dit avoir demandé la vérité à l'abbé de Rancé mais affirme que tout ce qu'il a appris provenait de ses amis ! C'est un peu juste pour un historien : c'est vrai parce qu'on me l'a dit ! Et pour cause, l'Abbé de Rancé est resté silencieux sur cette histoire toute sa vie et a emporté son secret dans la tombe, comme on dit.
3- se montre toujours un écrivain hors-classe : il faut apprécier "non pas grossièrement l'amour et beaucoup moins le bonheur, mais le fait". Il faut comprendre par l'amour l'histoire amoureuse, par bonheur le sexe, par le fait l'histoire de la tête coupée à cause du cercueil trop court, non je rectifie, l'oeuvre des chirurgiens ...
4- Toujours le meilleur pour noyer le poisson, quand il est gêné aux entournures . J'aimerais qu'on m'explique ce que veut dire : " Il n'y a rien de vrai en cela, mais seulement des choses qui ont donné cours à cette fiction ".
Mais je n'insiste pas, car à ma droite Chateaubriand trépigne.

À ma droite : Chateaubriand.
1809
Giraudet, Oil on canvas, 120 x 96 cm
Musée d'Histoire et du Pays Malouin, St Malo
Dès le début du deuxième livre de sa Vie de Rancé, il s'attaque à cette histoire et va chercher tout ce qui a été écrit dessus, mais s'attaque vite à Saint-Simon, et on peut le dire, sans ménagement.
Il commence par rappeler l'histoire telle qu'il la trouve dans " un traité de 230 pages in-12, imprimé à Cologne, chez Pierre Marteau, 1685 ; il porte deux titres : Les véritables Motifs de la Conversion de l'abbé de La Trappe, avec quelques réflexions sur sa vie et sur ses écrits, ou les Entretiens de Timocrate et de Philandre sur un livre qui a pour titre : Les Saints Devoirs de la Vie monastique." :
" En montant tout droit à l'appartement de la duchesse, où il lui était permis d'entrer à toute heure, au lieu des douceurs dont il croyait aller jouir, il y vit pour premier objet un cercueil qu'il jugea être celui de sa maîtresse en remarquant sa tête toute sanglante, qui était par hasard tombée de dessous le drap dont on l'avait couverte avec beaucoup de négligence, et qu'on avait détachée du reste du corps afin de gagner la longueur du col, et éviter ainsi de faire un nouveau cercueil qui fût plus long que celui dont on se servait[Entretiens de Timocrate et de Philandre. (N.d.A.)] . "
Et aussitôt après il commence à fondre sur ce qu'écrit saint-Simon dans ses Mémoires
(je sélectionne les passages à contre-coeur, car le texte long et documenté est passionnant):
"" Il n'y a rien de vrai, dit Saint-Simon, rappelant cette version, dans ce qu'on rapporte de Mme de Montbazon, mais seulement les choses qui ont donné cours à une fiction . Je l'ai demandé franchement à M. de La Trappe, non pas grossièrement l'amour, et beaucoup moins le bonheur, mais le fait, et voici ce que j'ai appris. "
Et qu'a-t-il appris ? L'autorité serait décisive si la réponse était péremptoire. Au lieu de s'expliquer, Saint-Simon s'occupe du récit des liaisons de Rancé avec les personnages de la Fronde. Il affirme du reste, comme dom Gervaise, que Marie de Bretagne fut emportée par la rougeole, que Rancé était auprès d'elle, qu'il ne la quitta point, et lui vit recevoir les sacrements. " L'abbé Le Bouthillier, ajoute-t-il, s'en alla après à sa maison de Veretz, ce qui fut le commencement de sa séparation du monde. " Cette fin de narration prouve à quel point Saint-Simon se trompait."
Il passe ensuite en revue tous les autres discours et écrits faits sur Rancé et cet épisode et certains délires comme peuvent en créer l'imagination ou les fantasmes
(" On prétend qu'on montrait à La Trappe la tête de Mme de Montbazon dans la chambre des successeurs de Rancé, ce que les solitaires de La Trappe ressuscitée rejettent {...}: On trouve ce passage dans le récit des courses du chevalier de Bertin : " Nous voici maintenant à Anet. La petite statue de Diane de Poitiers en pied n'est point sans doute aussi intéressante que la tête même de Mme de Montbazon apportée à La Trappe par l'abbé de Rancé et conservée dans la chambre de ses successeurs. "
Pourquoi pas, pendant qu'on y est, imaginer un premier miracle de l'abbé, et qu'il emmène sa belle en entier dans sa chambre à la Trappe ?
Les réflexions de Chateaubriand sont fortes:

1-"Les contemporains admirateurs de Rancé semblent s'être donné le mot pour se taire sur sa jeunesse : ils ne s'aperçoivent pas qu'ils diminuent la gloire de leur héros en rendant ses sacrifices moins méritoires. D'autant plus qu'ils en disent assez pour être entendus sur ce qu'ils omettent ..."

2-" On a craint sans doute en montrant Rancé pécheur d'ébranler l'autorité des exemples de sa vertu. Cependant saint Jérôme et saint Augustin n'ont-ils pas puisé leurs dernières forces dans leurs premières faiblesses ? Un aveu franc aurait délivré Rancé pour toujours des calomnies. On ne l'accusait pas directement de la faute, il est vrai, car il eût fallu accuser toute la terre ; mais on s'en prenait à la vie entière d'un homme pour se soulager de ce qu'il taisait. Il faut le dire néanmoins, le silence de Rancé est effrayant, et il jette un doute dans les esprits. Un silence si long, si profond, si entier, est devant vous comme une barrière insurmontable. Quoi ! un homme n'a pu se démentir un seul instant ! Quoi ! le silence pourrait passer pour une vérité ! Cet empire d'un esprit sur lui-même fait peur : Rancé ne dira rien, il emportera toute sa vie dans son tombeau."

3- "Il faut ajouter à ces semi-indications le désespoir de Rancé, et ce sera au lecteur à se former une opinion. Les annales humaines se composent de beaucoup de fables mêlées à quelques vérités : quiconque est voué à l'avenir a au fond de sa vie un roman, pour donner naissance à la légende, mirage de l'histoire."
À chacun donc de se faire son opinion, comme dit Chateaubriand.
Je préfère bien sûr la version "hard", avec le cercueil trop court, la tête coupée etc... Elle me permet de me demander ce que j'aurais fait à la place de l'abbé, et rend l'histoire à mes yeux plus palpitante.
Alors, que fait Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé quand il voit sa belle ainsi, le 26 avril 1657 ?
Je ne l'ai peut-être pas précisé, mais quand Marie de Montbazon meurt à 47 ans, l'abbé de Rancé lui, n'a seulement que 31 ans.
Comme on sait qu'il mourra à 74 ans, on voit qu'on n'est pas au bout de ses peines.
Ce n'est qu'une histoire...continuons le début !
Non, je me trompe : Ce n'est qu'un début, continuons l'histoire !