Lundi 27 août 2007 jour précédent jour suivant retour au menu
Réel ou virtuel... (no3)
On n'en sort pas...sans repentirs.

J'ai reçu trois mails successifs (sur plusieurs jours) de Christian Dufourquet suite aux deux pages précédentes.
Des mails , oui, et pourtant ce n'est pas son style et ce n'est pas un " fana d'Internet ".
Il écrit toujours avec son stylo noir sur de vieux carnets noirs...comme il y a 30 ans, y compris comme pour ses derniers livres publiés chez Nadeau.

Le premier mail est le suivant :
" Dans les propos de Serres, je vois une ambiguïté. Bien sûr qu'il ne va plus dans les bibliothèques, grâce à Internet (celles-ci, j'imagine, auront un jour le destin des églises : un espace désert peuplé de quelques ombres mélancoliques - encore qu'on ne perçoit pas, sur le Net, et au moins dans les bibliothèques anciennes, dont le trajet du livre vers le lecteur n'est pas robotisé,le bruissement atone des milliers de livres entassés dans la pénombre, la pression sur la nuque du lecteur-sentinelle de cette immense armée prise dans le gel et qui ne rêve même pas qu'on la réveille).
Mais le virtuel ne produit pas la même sorte de bruit - c'est un bruit uniforme, sans plages de silence, on peut le comparer à la mer à cet égard, mais une mer qui se pousse du col de la matrice qu'elle recèle en son tréfonds, comme toute production humaine, sans parvenir à acquérir une once de réalité.
Notre réalité... Bien sûr qu'elle n'est tissée que de rêves, de projets avortés, d'un sentimentalisme souvent abject et toujours infantile, en bref du tuf à partir de quoi nous créons parfois, nous nous mouvons à travers les strates de la société qui nous déforme et nous enserre, jusqu'à nous immobiliser à la fin, avec une seule certitude, celle d'un échec, qui n'est pas plus le nôtre que ne l'est, par exemple, par rapport à sa lune d'origine, la chute d'un aérolithe dans un désert.
Ce tuf dont je parle, cette crasse, collective et personnelle, c'est justement ce qui manque sur le Net où l'on ne voit, où l'on n'entend que des bouches toutes acharnées à se distinguer les unes des autres, que des voix tonitruant ou vagissant dans leur cercle particulier. De loin, oui, ça ressemble au bruit d'une mer, mais de près ça n'est, à mes yeux indeed, qu'un infernal conglomérat d'égos de foetus, tous prêts à s'entretuer pour exister.
Alors, bien sûr, il y a la rapidité, les archives universelles à consulter en un clic, mais cela s'apparente à un rêve de professeur, de chercheur qui gagne du temps là où il lui faudrait peut-être en perdre pour que s'installe cet espace, ce silence, à partir duquel lui viendrait l'ombre sale d'une idée.
Je parle en général, car pour être juste, et considérant ton Journal, et peut-être parce que je connais ta fatigue, ton angoisse, ton sentiment d'inanité, en bref ton corps doutant roulant brillant méditant, il peut aussi arriver que quelque chose me touche, mais c'est dû à la nature particulière de ce que tu fais dans cet espace et que tu pourrais faire aussi bien sinon mieux ailleurs, dans un surcroît, certes, de silence, de solitude, de dégoût de soi et des autres (ce qui, quand on y réfléchit, est le moteur principal de toute création).
Autre chose, qui me gêne sur le Net, mais ça ne vaut que pour moi, c'est l'absence de brouillons, de ratures, de repentirs. Je n'ai jamais écrit un poème, ou une phrase d'un récit ou d'une lettre, qu'en jetant au préalable deux ou trois mots qui m'obsèdent, les effaçant aussitôt, créant les conditions de l'apparition d'une masse grisâtre de mots, un nuage qui s'efface de lui-même ou grossit, et ça n'est que dans cette opacité peut-être maternelle, ce déni de toute pensée préalable, que quelque chose apparaît plutôt que rien, et c'est d'ailleurs ce qui manque à ce mail où je vais un mot après l'autre comme une colonne de chenilles qui dévore le paysage de feuilles qu'elle traverse sans se soucier le moins du monde des conditions de sa survie (et par là, peut-être, je me contredis).
"

Je n'avais pas répondu, puisque j'écoutais simplement et lisais mes courriers reçus. Écouter et entendre, c'est déjà énorme non ?
Le deuxième mail, beaucoup plus court, fut celui-ci avec indiqué comme objet: précision
" Je relis ce matin ce que t'ai écrit hier, et il me faut bien admettre qu'il s'en faut de beaucoup pour que ce soit audible.
Je ne parle, en fait, que de l'utilisation du Net pour quiconque s'adonne à un travail de "création", quoi que cela signifie, puisqu'il m'apparaît de plus en plus qu'à l'instar du maréchal Koutouzov, tel que le décrit Tölstoï dans sa guerre contre Napoléon, pour vaincre il suffit de rompre encore et encore, céder lentement et en toute connaissance de cause, pour se retrouver un jour nécessairement lointain sur une berge de la Bérézina, en train de regarder ce qui reste de l'armée des vainqueurs potentiels se disloquer et s'éparpiller à la fin d'un jeu dont les pièces n'ont été bougées que par le ciel, la neige et les nuages.
Pour le reste, tant mieux si chacun y trouve son compte pour se mouvoir dans des lieux où il ne peut physiquement aller (les musées etc). Ainsi, il paraît que Google va lancer un logiciel gratuit sur notre galaxie à partir des photos de Hubble, et l'on pourra dériver tout son saoûl entre les étoiles. Je t'avoue que si j'avais un ordi perfectionné, l'ADSL, ainsi qu'un vaste écran mural qui relaierait celui de l'ordi, je passerais tout mon temps à le contempler et m'y perdre.
Tu vois que je n'ai pas oublié tes leçons sur l'intérêt de tout ça."


Toujours sans répondre, continuant d'écouter et d'entendre, ce qu'il disait (et ce que disaient les autres lecteurs), j'ai reçu à ma surprise, tard la nuit dernière, un troisième mail avec un objet indiqué : PS.
Il avait donc conçu peut-être l'ensemble comme une lettre, ou alors, il en parle d'ailleurs dès le premier mail, subissait ses repentirs sans me les indiquer.

Troisième mail :
" Dans un demi-sommeil de début d'après-midi,, j'ai repensé à Hubble, à la balade galactique qu'il permet, et en ai conclu que si j'avais par hasard l'appareillage adéquat, je me contenterais de savoir que c'est possible, me désintéresserais aussitôt de ce possible et tournerais mon visage vers un mur vide en me disant que c'est mieux ainsi.
C'est qu'entre l'input et l'output comme tu dis de mon appareil corporel il y a tout sauf un système à logique binaire (même si peut-être au niveau moléculaire, et encore, il faudrait parler de nuages de probabilité) mais une zone aux neuf-dixièmes morte et le reste émotionnellement instable, soumise au pricipe d' Heisenberg qui sépare l'observateur de l'observé, et fait que regard, conscience et pensée sont sans rapports autre que de survie mutuelle.
On pourrait le dire autrement : ce que je pense ne me regarde pas et ce que je regarde, s'il n'est pas réfléchi instantanément, se perd dans un no man's land que je peux bien parcourir par ailleurs, plus tard ou jamais, cela ne me fera signe que comme un fantôme qui se pare des couleurs de la vie, plus vivaces parfois que celles de la vie, une étincelle, toute artificielle, qui colore, en un seul point, le vide qu'est notre passé (Marcel, quand il trébuche à la fois sur un pavé parisien et sur une dalle de Saint Marc ne se rend peut-être pas compte qu'il est le jouet de ces forces immatérielles). C'est aussi, trivialement, en ce qui concerne la relation entre regard et mémoire,, comme ne pas croire en la réalité des sentiments d'une femme (d'un homme) qui nous trompe dès qu'on a le dos tourné, et ne pas percevoir que c'est notre dos, justement, qui l'inspire et qu'elle étreint, du mieux qu'elle peut, par tiers interposé.
c'est quand même étrange qu'un mail ne puisse être que réitéré pour atteindre à ce quelque chose qu'une seule lettre, écrite dans l'hésitation de la main (car, bizarrement, savoir la transmission instantanée accélère le débit d'icelle, elle oublie de semer sous elle une masse grise, effacée, morte, qui la retient et l'oriente), puis expédiée dans une boîte réelle, au coeur de ce coin du Perche réel, aurait révélée. Sans doute parce que son écriture intègre aussi le temps du déplacement, anticipe celui de la réponse, fait de cette durée un élément consubstanciel de ce qu'elle transporte et transmet, la respiration d'une pensée qui peut bien se tromper, mais si elle se trompe c'est au travers d'une vérité (tansitoire, certes)."