jeudi 1er juin 2006 jour précédent jour suivant retour au menu
Blasons et contre-blasons
En attendant la dernière page promise hier, impossible de ne pas sucer ces mots que nous ne saurions boire...
Le blason est un court poème écrit à la louange d'un objet quelconque, dont on célèbre les vertus singulières.
À l'origine, c'est le poète Marot - avec son Blason du beau tétin qui fut le fondateur de ce qu'on peut considérer comme un jeu littéraire.
Il connut son apogée avec les poètes lyonnais (Héroët, Scève, Marot). Les émules ne manquèrent donc pas, de Maurice Scève (Blason du sourcil) à Mellin de Saint-Gelais (Blason de l'oeil), pour s'en tenir au seul XVIème siècle.
Ayant pour origine le dit médiéval, c'est donc tout simplement une description détaillée d'une personne ou d'un objet dont on fait l'éloge ou la satire.
Concernant notre étude, on ne pouvait pas passer sous silence le "Blason du beau tétin" que Marot écrivit en 1536, ni son répondant (Du laid tétin)qui abjurait le premier, inventant le contre-blason, qui célébrait le "rebours" des beautés.
Rémi de Belleau (Ah, Nogent le Rotrou ...) le rénova sous la forme de l'hymne-blason.
Ce blason et ce contre-blason font partie des épigrammes, datés de 1535.
Nipple,mamelon (ou tétine),
Cindy Sherman, 1990
Portrait de Clément Marot,
attribué à Corneille de Lyon,
musée du Louvre.
12 cm sur 10 cm.
Ah ! ces chères miniatures que nous aimons tant !
Blason
Blason du beau tétin
Faut-il choisir son camp ?
Contre-blason
Du laid tétin
Tétin refait, plus blanc qu'un oeuf,
Tétin de satin blanc tout neuf,
Toi qui fais honte à la rose,
Tétin plus beau que nulle chose,
Tétin dur, non pas tétin voire
Mais petite boule d'ivoire
Au milieu duquel est assise
Une fraise ou une cerise
Que nul ne voit, ne touche aussi,
Mais je gage qu'il en est ainsi.
Tétin donc au petit bout rouge,
Tétin qui jamais ne se bouge,
Soit pour venir, soit pour aller,
Soit pour courir, soit pour baller,
Tétin gauche, tétin mignon,
Toujours loin de son compagnon,
Tétin qui portes témoignage
Du demeurant du personnage,

Quand on te voit, il vient à maints
Une envie dedans les mains
De te tâter, de te tenir :
Mais il se faut bien contenir
D'en approcher, bon gré ma vie,
Car il viendrait une autre envie.
Ô tétin, ni grand ni petit,
Tétin mûr, tétin d'appétit,
Tétin qui nuit et jour criez
« Mariez moi tôt, mariez ! »
Tétin qui t'enfles, et repousses
Ton gorgias de deux bons pouces :
A bon droit heureux on dira
Celui qui de lait t'emplira,
Faisant d'un tétin de pucelle,
Tétin de femme entière et belle.
Deux descriptions radicalement opposées du sein.
À gauche, c'est rouge, c'est rose, c'est blanc.
On y cause satin, rose, cerise, ivoire et fraise.
Que du plaisir ! et que de l"humour.
À droite, on n'a que du noir,
du grillé, du marron (bourbe).
On fait semblant de n'en avoir jamais vu,
on est hypocrite
("Que nul ne voit [...] mais je gage qu'il en est ainsi".
À gauche, le sein est bien formé, jeune, galbé,
ferme ("jamais [il] ne se bouge"),
il est dur et gracieux.
À droite, il n'a rien que la peau,
il est vide,
il fait flac flac comme un drapeau,
il tombe, il pendouille.
Il " brimballe".
À gauche, il est doux,
on a envie de le caresser,
de la toucher,
À droite, il est terni, ridé,
c'est un exploit d'y toucher
et on ne peut s'en vanter

Marot parle aux deux.
Mais à l'un il dit de se marier,
la jeune femme est jeune et belle,
future allaitant...
à l'autre, la femme est vieille.
Le tétin c'est l'âge,
C'est d'un côté le désir/jeunesse
et de l'autre le dégoût/vieillesse.
d'un côté c'est l'érotisme,
la tentation, le désir
("il viendrait une autre envie"),
le fruit défendu qui mène au sexe.
De l'autre, c'est le dégoût, le " vilain bout noir ",
le boyau de Lucifer...
la laideur et la honte,
on n'a pas envie d'aller plus loin...
sous risque de vomir !

Autrement dit,
chez Clément Marot, on bande dans le blason,
on débande dans le contre-blason.
Tetin, qui n'as rien, que la peau,
Tetin flac, tetin de drapeau,
Grand' Tetine, longue Tetasse,
Tetin, doy-je dire bezasse ?
Tetin au grand vilain bout noir,
Comme celuy d'un entonnoir,
Tetin, qui brimballe à tous coups
Sans estre esbranlé, ne secoux,
Bien se peult vanter, qui te taste
D'avoir mys la main à la paste.

Tetin grillé, Tetin pendant,
Tetin flestry, Tetin rendant
Vilaine bourbe au lieu de laict,
Le Diable te feit bien si laid :
Tetin pour trippe reputé,
Tetin, ce cuydé-je, emprunté,
Ou desrobé en quelcque sorte
De quelque vieille Chievre morte.

Tetin propre pour en Enfer
Nourrir l'enfant de Lucifer :
Tetin boyau long d'une gaule,
Tetasse à jeter sur l'epaule
Pour faire (tout bien compassé)
Ung chapperon du temps passé ;
Quand on te voyt, il vient à maints
Une envye dedans les mains
De te prendre avec des gants doubles
Pour en donner cinq ou six couples
De soufflets sur le nez de celle
Qui te cache sous son aisselle.
Va, grand vilain Tetin puant,
Tu fourniroys bien en suant
De civettes et de parfums
Pour faire cent mille deffunctz.
Tetin de laydeur despiteuse,
Tetin, dont Nature est honteuse,
Tetin des vilains le plus brave,
Tetin, dont le bout tousjours bave,
Tetin faict de poix et de glus :
Bren ma plume, n'en parlez plus,
Laissez-le là, veintre sainct George,
Vous me feriez rendre ma gorge.
Pour ceux qui voudraient lire des blasons et des contre-blasons du XVIème siècle, il y a un excellent petit livre qui en contient dans un dossier annexe situé à la fin du livre et qui n'est pas malheureusement pas décelable sur la couverture.
Merci à Émilie T. qui me l'avait prêté , mais pour un autre blason...
Les amateurs de blasons connaissent les spécialistes : Marot, mais aussi Eustorg de Beaulieu, ministre évangélique, et son Blason du cul, Pierre Lelieur, échevin, et son Blason de la cuisse, Antoine Hérouet, évêque de Digne et son Blason de l’œil, et vingt-cinq autres poètes, des cheveux aux pieds, rimaient sur la bouche, l’ongle, le nombril, le genou… sans oublier, à se satisfaire de trois points de suspension, le… « qui seul peult bailler la jouyssance ».
On peut aller aussi sur remue.net lire Blasons de Ronald Klapka,
relire La courbe de tes yeux , 1926, de Paul Eluard,
écouter dit par l'auteur L'union libre, 1931, d'André Breton,(toujours rigolo cette emphase...)
et cette chanson incroyable des années 60 de Brassens qui s'appelle tout simplement Le Blason
consulter une petite anthologie de blasons...
Le plus drôle, c'est que par hasard je viens de découvrir la photo # 222 de Cindy Sherman qui date de 1990 et qui précède juste de deux photos la 225 dont nous avons tant parlé hier.
Ne pourrait-on dire que Cindy Sherman dans cette photo contreblasonne ce qu'elle blasonne trois photos plus tard ?
ou que tout simplement que Cindy Sherman fait des photos qui sont autant de blasons et contre-blasons les unes des autres ?
Poisons, contre-poisons ?