Vendredi 1er Juin 2007 jour précédent jour suivant retour au menu
Un de mes fantasmes
Être gardien de phare. (no 2 : Que faire ?)

1- Son métier consiste (consistait) d'abord à allumer et éteindre le phare, à heure très précise, ce qui n'est pas toujours simple et demandait beaucoup d'attention. Les opérations sont nombreuses et doivent être faites avec vérification dans un certain ordre. Beaucoup d'incendies dans les phares furent déclanchés à cette occasion (y compris à Ar-Men en 1923 où la cuisine et les chambres furent détruites).
À Ar-men, on a utilisé pour la lanterne le gaz d'huile (fabriqué à l'île de Sein), ensuite la vapeur de pétrole (1903) et enfin l'électricité en 1990 (lampe halogène de 250 watts).
-250 watts, c'est tout ?
- Oui, car le dispositif de Fresnel permet non seulement de concentrer les rayons et les envoyer parrallèles les-uns aux autres mais aussi de les amplifier jusqu'à 4,5 millions de fois à la sortie !
À Ar-Men, le signal porte à 23 miles et se constitue de 3 éclats blanc toutes les 20 secondes.

2- Pendant la nuit il faut faire des quarts, qui durent parfois 8 à 9 heures. On est seul (dans la chambre de veille, située sous la lanterne). On doit surveiller la lanterne (qu'elle ne s'éteigne pas) et scruter l'horizon maritime. S'assurer que les autres phares fonctionnent, repérer s'il n'y a pas de navires en détresse, que la lumière du phare est bien visible et porte assez loin. S'il y a trop de brume, on peut mettre en marche le signal sonore, ces épouvantable vibreurs sonores (dont le bruit devenait insupportable et angoissant à l'intérieur du phare), qui n'est pas la " corne de brume " qui touche tant les poètes et les touristes.
Je m'imagine, dans le silence, neuf heures de suite, à 30 mètres de haut, à regarder dans la nuit noire, seul et sans parler (le co-équipier dort dans sa chambre). Que peut-on penser ou se dire ? Cela fait partie de mon fantasme.

3- Pendant la journée il faut faire des quarts aussi, plus courts, de 5 à 6 heures, mais qui demandent moins d'attention. Mais c'est pendant ce temps-là qu'il faut prévenir, entretenir et réparer. Il faut savoir tout faire : maçonnerie, vitrerie, soudure, électricité, mécanique, menuiserie, optique, radiotéléphonie et surtout peinture...
Les forces dans un phare : celles ses muscles et celles de son moral.

4- Quand on n'est pas de quart, (c'est l'autre qui l'est), on est libre !
Mais il fait froid, le phare n'est pas chauffé, il n'y a pas de salle de bain, on ne peut marcher et prendre l'air qu'en haut (sur la galerie autour de la lanterne) dans le vent, et qu'en bas au ras de l'eau (ce qui fait qu'il est arrivé, avant qu'on installe un garde-fou, que des gardiens soient emportés par les vagues). Les seules salles communes et habitables à part la salle de veille, sont la cuisine et la chambre à coucher. Alors je me demande : qu'est-ce que l'on fait là et ainsi, des jours et des semaines, coupé du monde ?
Quoique, à la limite, est-on justement coupé du monde ? N'est-on pas justement au coeur du monde et de la vie, de sa vie ? Cela fait partie aussi de mon fantasme.

5- Que fait-on de cette monotonie et de cette solitude ? Je me le demande depuis que je suis tout petit. Que font les gardiens de phare quand ils ont fini leur travail ?
Les gardiens de phare se prennent et se considèrent plus marins que terriens. Ils en ont pris le vocabulaire (ils arment le phare, ils prennent le quart...) Ils font donc peut-être la même chose que les marins : ils regardent la mer. On sait que les gardiens de phare regardent plus vers la mer que vers la terre.
N'empêche que le phare d'Ar-Men a le record du monde de solitude : en 1923, le gardien, suite à une tempête incessante, est resté seul et sans ravitaillement, 101 jours !
On sait aussi que le gardien de phare bricole, fabrique des petits bibelots comme des bateaux en bouteille, pêche si le temps le permet, entretient et prépare son matériel de pêche si ce n'est pas le cas, cuisine (les recettes de gardiens d'Ar-men sont bien connues dans les auberges), écoute la radio, envoie des messages à sa famille, regarde la télévision (les derniers temps).
Les bateaux en bouteille des gardiens de phare sont comme ceux des Cap-Horniers : ils sont souvent rudimentaires, un peu naïfs, sans trop de détails, avec de grosses perles de couleur en guise de poulies, des cordages épais et des voiles en papier. Cela n'a pas d'importance. Comme dit un vieux navibotelliste : " Le temps passé pour réussir un bateau en bouteille, n'a pas d'importance. Seul le résultat compte. "
Mais ces réponses ne me satisfont pas. Il devait bien encore rester du temps... et long. Et c'est là que mon fantasme revient : Moi, je...

6- Moi je quoi ?
- Moi je lirais, j'en profiterais pour livre les gros livres, les grands livres en 15 volumes, les oeuvres complètes...et j'écrirais bien sûr... Je mettrais au propre tous mes brouillons depuis 40 ans, j'en construirais un grand livre...et je dessinerais, je peindrais...
- Et tu as besoin d'être dans un phare pour faire ça ? Illusion et pretexte pour te rassurer...Tu sais bien que tu ne le feras jamais...
- Tu n'as pas le droit de dire ça. Rien ne te prouve que...
- Arrête ! Ne fait pas comme tous ceux qui passent leur vie à dire ou à se croire écrivains, peintres ou je ne sais quoi, parce que ça les rassure et que ça leur ferait plaisir qu'on le croit ! comme ceux qui disent qu'un jour... qu'un jour...plus tard... quand ils auront le temps...quand ils seront à la retraîte...quand ils auront de quoi vivre pour ne faire que ça...quand leurs enfants seront élevés...
- Mais...
- Fais... et après on verra...mais arrête de fantasmer...! Tu te feras bouffer par la vie comme la plupart des gens...et c'est tout !
-Tu es méchant...
- Mais non...Tu as raison de fantasmer... Le fantasme c'est utile, ça rassure, ça évite d'avoir peur, ça donne du courage, ça fait patienter... comme ceux qui espèrent gagner un jour au loto, devenir grand beau et riche...être enfin reconnus !

7- Dans les phares il y avait de quoi avoir peur aussi...
Les tempêtes étaient effrayantes. pendant deux ou trois jours on ne pouvait plus sortir, même à 30 mètres de haut... Ça cassait des fenêtres, la porte du bas, ça cognait contre la tour, Ça dessoudait des pierres, on se demandait si ça allait tenir...Les gardiens connaissaient l'histoire des phares qui n'avaient pas tenu le coup.
(merci à P.Agostini qui me signale, preuve à l'appui, qu'en 1904, donc peu après Ar-Men, 7 ans après sa consolidation, les russes en ont construit un en béton armé!)
- Mais pourtant ils n'étaient pas seuls ! Ils étaient au moins deux vers la fin (au début 3 souvent)...Ils avaient donc quelqu'un à qui parler...
- Et bien pas tant que cela, d'après les témoignages ou les souvenirs. Ils étaient souvent silencieux...Sans doute à cause de cet espace enroulé fin et sans échappée. On raconte que dès qu'un homme tombait à l'eau, on soupsçonnait souvent qu'il y ait été poussé...
Quand les deux hommes ne s'entendaient pas du tout, la situation était intenable. J'ai lu une histoire racontée par Henri Lainé, Roger Léon et Patrick Cortés, anciens gardiens de phare :
« Ils ne se parlaient que par écrit. Un des gardiens a demandé à l’autre de le réveiller à 7h30. A 9 heures, le lendemain, il était toujours au lit. Sur sa table de nuit, un petit mot indiquait « Réveille-toi, il est 7h30. ».
Il y a une autre histoire célèbre, dont je parlerai de l'auteur plus tard, c'est à cause de lui que je parle de mon fantasme, où un des trois hommes s'était caché pour faire croire aux deux autres qu'il avait disparu...et tu sais... disparaître dans un phare, c'est que tu l'as quitté... Bien sûr les deux autres cherchent partout pendant des heures, et épuisés se résolvent, la mort dans l'ame, à penser qu'il est tombé à la mer et perdu. Alors qu'ils se mettent à parler du mort, plutôt en bien d'ailleurs, celui-ci sort de son placard... Coucou les gars, c'était pour rire...On imagine leur frayeur et leur colère ! Ce gardien fut viré par son administration...
- Il n'y avait pas de visites ?
- C'était rare, mais ça arrivait. Un pêcheur ami qui passait dans le coin, un navigateur en difficulté sérieuse, quelquefois un membe d'équipage de la vedette de la relève venait boire un coup, il est arrivé même qu'une femme (épouse) passe quelques minutes saluer les occupants pendant le temps de la relève...
Mais bon, c'est pas arrivé souvent, même si on dit que c'est arrivé une fois, alors qu'un plaisancier était en train de se noyer, et qu'il a frappé à la porte du bas !

- Tu imagines...Toc toc, qui est là ?