samedi 7 octobre 2006 jour précédent jour suivant retour au menu
Étude bergounienne no 10.
La rentrée scolaire chez Pierre Bergounioux, d'après Carnet de notes.
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Dans les extraits cités il m'arrivera de mettre en relief certaines phrases ou expressions.
Rentrée de septembre 1981
Lundi 14 septembre 1981.
paon du jour" Je rentre. Il fait presque froid, sous le ciel bouché. Les impressions d'automne affluent brutalement, fraîcheur sensible, pluie et nuées, crépuscule écourté. J'ai touché un mauvais emploi du temps. En quittant le collège, je trouve, sur les marches de l'entrée, un Paon de jour aux ailes tachées de larmes, expirant, comme un adieu aux beaux jours. " (p.73)
C'est tout Bergounioux dans ses notes : la description du ciel, l'insecte qu'il croise, et avec lequel parfois on peut déceler une certaine identification.
Mardi 22 septembre 1981
" Je vérifie l'incommodité de mon emploi du temps. Premier cours à dix heures. Ni avant ni après je ne dispose d'un délai suffisant pour vraiment travailler. Puis quatre heures consécutives, éprouvantes, de treize à dix-sept heures. À la pause de la mi-journée, je parviens à lire les Actes de le recherche en science sociale. Mais le brouhaha qui monte de la cour m'importune. le ciel qui s'est épaissi tout au long de la journée crève en pluie battante, argentée, au moment où je rentre enfin. Fatigué, je descends peindre."
On pressent un personnage : on s'attend qu'il se plaigne pour ne pas avoir assez de temps pour manger entre ses deux séances de cours. Non, c'est pour " vraiment travailler " ! (Le lecteur non averti, mais je ne conseillerai jamais à personne de commencer à lire Bergounioux en commençant par ce livre, a de quoi se demander devant quel enseignant il se trouve, puisque enseigner ne semble pas être ce qu'il appelle " vraiment travailler "

Rentrée de septembre 1982
Mardi 7 septembre 1982
" Dernier jour de vacances. L'ennui de reprendre, de perdre la liberté qui faisait mes quotidiennes délices, est tempéré par la juste appréciation des bienfaits que j'en ai tirés. J'ai eu deux bons mois. Je me remémore [...], les soirs de pêche, la chaleur de juillet. J'ai vécu."
Jeudi 9 septembre 1982 " Après la pré-rentrée d'hier, nous accueillons les élèves. En matinée, paperasse, emploi du temps, liste de fournitures, brochures et recommandations. L'après-midi, visite de l'établissement. Avec vingt-quatre gosses accrochés à mes basques, je visite l'intendance, le secrétariat, la cantine, les salles spécialisées. Il fait beau, dehors, mais c'est aux extrémités de la journée, fraîches, écourtées, que l'approche de l'automne se révèle.
Quoique je n'aie fait que perdre mon temps, je me sens très las. C'est peut-être de n'avoir pas assez dormi. [...]

Mardi 14 septembre 1982
" Ce jour sera, comme l'an dernier, celui que je sacrifierai tout entier au métier, travail aliéné. Trois heures de cours, trois de battement avant les deux de l'après-midi, dont je profite pour dépêcher des paquets de copies. À dix heures, dans le flanc gauche du bâtiment, à l'est, il fait si chaud que j'enlève mon pull. Je retrouve la vieille et brisante fatigue d'enseigner. À l'interclasse de trois heures, envahi par mes anciens sixièmes. Leurs bobines épanouies me font plaisir. J'ai pris de la peine, cherché à les instruire, à les éclairer. Me voilà payé. De retour à la maison, je me découvre incapable de rien faire, hagard, exténué. Je m'endors sur mon livre." (p.151).
Certains parents ou personnes extérieures à ce métier pourraient s'offusquer, en faisant remarquer que comme agrégé, il n'a que 15 heures par semaine à faire, face aux élèves, et que si c'est si pénible que cela, il n'a qu'à changer de métier, qu'il y a pire etc...
C'est bien sûr à côté de la réalité. Qui n'enseigne pas ne peut pas savoir.
Et puis, il y a ce sourire des " bobines épanouies " et l'aveu bref : " Je suis payé ".
Quant au retour à la maison, seuls aussi ceux qui ont travaillé une journée entière avec des classes parfois difficiles, peuvent savoir et croire qu'on peut rentrer ainsi, dans cet état-là.
Rentrée de septembre 1983
Mardi 6 septembre 1983
Hydrous piceus"...La matinée se passe à écouter les directives de la principale. Ma collègue de dessin m'a rapporté de Vendée deux hannetons foulons, l'Hydrophile brun (Hydrous piceus), énorme, qu'elle a trouvé, mort, sur un chemin[...]Je rentre à midi pour faire manger mon monde, repars, touche mon emploi du temps et regagne la maison. [...]" (p.242)
Mercredi 7 septembre 1983
"Au collège pour la deuxième journée de pré-rentrée. Fraîcheur désagréable. Après de vagues entretiens, je rentre et reconduis la jeune fille qui a gardé Paul..."
Lundi 12 septembre 1983
"[...]Cours, fade repas de cantine, correction de copies, cours, encore. Mais c'est le tout début de l'année. Les gosses sont comme stupéfiés et je ne sens pas trop encore, le poids des heures.[...]"(p.244)
Vendredi 16 septembre 1983
"...Pour échapper aux angoisses septembrales, je m'abrutis de tâches grises, nécessaires, corrections, préparations. Au collège à une heure, pour trois heures longues de cours. Ennui, fatigue. L'espace d'une seconde, je coule un oeil vers le dehors que le soin fastidieux, fatigant d'enseigner, déréalise.[...]"
Rentrée de septembre 1984

Lundi 10 septembre 1984
" la rentrée. je ne commence qu'à deux heures. je passe une partie de la matinée à remettre un peu d'ordre dans la maison avant de reprendre la plume- [...]
Au collège à deux heures, avec des quatrièmes, d'abord, puis avec les CPPN, quinze gosses socialement marqués, scolairement naufragés, tous issus du prolétariat, de ses fractions inférieures, maçon, manoeuvre, personnel de service, chômeur. Je ne peux rien pour eux ni personne. Il est trop tard depuis le commencement et je vais m'en voir comme tout pour rien. Sombre soirée.[...]" (p.337)
(CPPN : Classe pré-professionnelle de Niveau. Classes où on mettait les élèves très en difficulté, pour ne pas dire incapables de suivre une classe "normale")
Là encore certains parents pourraient s'énerver, les maçons, les personnes de service entre autres. Personnellement j'ai vécu cette pensée en début de certaines années, et qui dit tout : "et je vais m'en voir comme tout pour rien". Terrible et éprouvant à vivre.
jeudi 13 septembre 1984
"...Je vais dispenser cinq heures de cours. C'est toujours la confusion de la rentrée, collecte d'imprimés, distribution de livres, commandes, démarches administratives. deux heures avec les gosses de CPPN, les filles timides, à peu près inexistantes, leurs homologues masculins instables, à moitié analphabètes, hâbleurs, incapables d'attention et d'application. La perspective de retrouver ça cinq heures par semaine jusqu'à l'été prochain me rend chagrin profondément.[...]"
Terrible pour les élèves non ?
Terrible courage d'écrire ce que l'on vit, et comment on le vit. À part ça, le " retrouver ça cinq heures par semaines " ne plaira pas à certains parents. Mais je présume que les rares qui doivent lire le Carnet de notes de Bergounioux comprennent ce qu'il veut dire, et du bon côté.
Carnet de notes, au fait, c'est aussi un des outils de travail des profs, je n'y avais jamais pensé !
Mais quand Bergounioux, deux jours plus tard décrit les parents, il n'y va certes pas de main morte, et cela fait penser à la lutte des classes.
Samedi 15 septembre 1984 :
"...Cours avec les quatrièmes. Une heure avec les parents des élèves de CPPN, les hommes en minorité, rompus, éteints, marqués par les travaux de force, l'un d'eux déguisé en rocker, avec banane, blouson en jean trop court, bagues, les femmes à l'avenant, informes, la mâchoire ébréchée ou alors vêtues de couleurs criardes, comme les adolescentes qu'elles ne sont plus depuis longtemps. Lorsque je retrouve leur progéniture, pour l'heure suivante, je me fais l'effet d'un qui jette, sans y croire, des graviers dans un gouffre béant, sans fond. [...]"
La lutte des classes ! je n'ai jamais compris pourquoi on n'en parle plus. J'y crois encore et ai souvent l'impression d'être en plein dedans, plus que jamais, et même si je ne suis pas socialement ni financièrement au plus bas de l'échelle , d'être du côté des plus pauvres. En tout cas, pas du côté des riches, du pouvoir, de ceux qui entubent les autres et les prennent pour des cons.
Les collègues ont aussi leur compte, lui-même s'y incluant d'ailleurs. :
Mardi 18 septembre 1984 :
"...J'étais réveillé depuis un moment et roulais de moroses pensées lorsqu'il me revient que nous avons une réunion avec les collègues de la CPPN. je passe de l'engourdissement à la hâte et pars sous le matin ruisselant, dans la cohue mécanisée. Une heure durant, ce ne sont que parlottes imparfaites, dérisoires, qui m'irritent. Il faudrait dire nettement les choses au lieu de ces pâles répliques. C'est ne pas être à la hauteur, de la tâche, de nous-mêmes. "(p.340)
Rentrée de septembre 1985

Mardi 10 septembre 1985
"...J'accueille la quatrième dont on m'a confié la responsabilité. parmi les élèves, Francis R. Qui m'aurait dit, lorsque j'étais enfant que j'enseignerais un jour le français au fils de Michèle G...."(p.422)
Dimanche 15 septembre 1985
"...Après une semaine d'enseignement, je constate, une fois encore, combien peu de temps me reste pour étudier, noircir du papier ou seulement rêver lorsque je me suis acquitté de mes devoirs, enseigner, m'occuper des petits, verser ma contribution à la vie matérielle .[...]"(p.423)
Mardi 17 septembre 1985
" [...]Je rentre vite pour attraper les petits, les ramène à la maison et c'est alors seulement que je sens quel vénéneux mélange de lassitude physique et d'usure nerveuse peuvent secréter cinq heures de cours et deux de correction."
L'année 85 fut visiblement plus "cool" que 84 !
Est-ce que les années se suivent et se ressemblent ?
On s'en doute, pas chez Bergounioux, où avec le temps tout ne peut qu'empirer.
Rentrée de septembre 1986

Mardi 2 septembre 1986
À lire dans le texte page 528:
Cela devient désespéré : "vie aliénée", "fadeur sans remède".
Né en 1949 comme moi, Bergounioux à cette époque n'est pourtant pas au bout de ses peines. Sa vie d'écrivain ne lui rapporte encore rien ou quelques clopinettes. Il n'a pas le choix. Il faut bien assurer la vie matérielle de la famille, même si sa femme travaille.
Il le vit mal, il le paie cher.
Ce n'est malheureusement pas original. Le nombre de gens que je connais et qui sont dans cette situation, en particulier les gens qui écrivent, mais aussi ceux qui peignent, dessinent...et qui ne peuvent pas prendre le risque de "ne faire que ça ".
Rentrée de septembre 1987

Lundi 7 septembre 1987
Gnorimus variabilis" La pré-rentrée. Je quitte la maison dans la cohue de huit heures et demie pour le collège. Lorsque je passe la porte, il me semble sentir tomber sur mes épaules le fardeau des vieilles et triste habitudes. Dans mon casier, deux bocaux d'insectes, l'un de la principale, contenant un Gnorime et plusieurs exemplaires de Carabus nemoralis, l'autre de mon collègue de mathématiques avec des Lucanes, des Rhinocéros et deux grands Capricornes en provenance du haut-Var. réunion en bibliothèque, consignes et emplois du temps. Mon jour de liberté sera le vendredi. Deux après-midi chargés." (P.631)
Mardi 8 septembre 1987 " J'ai humé l'air fade du collège, touché mon emploi du temps, mesuré, à nouveau, l'exiguïté de la marge qui me sera laissée pour étudier, rêver, m'appartenir et cette redécouverte a fouaillé mes énergies."
Samedi 12 septembre 1987
"...les mornes soins de l'enseignement. Je colle d'entrée de jeu un devoir sur table, comme on dit, aux quatrièmes pour me ressaisir moi-même, dans le temps long, éprouvant qu'on passe en classe. "
Mardi 15 septembre 1987
" La première journée pleine que je passe au collège. Je retrouve la fatigue exténuante de parler en classe, l'enrouement, la lassitude profonde, l'espèce de dégoût puis la hâte dans la presse de cinq heures, la crainte de je ne sais quelle menace qui plane et ne s'effacera qu'après que j'aurai récupéré Paul puis Jean." (p.634)
Le dégoût...Quelques jours plus tard, il parle même de répulsion, à propos de parents d'élèves. On sent qu'il ne plaisante pas et dans quel état cela le met. Les parents apprécieront sans doute, page 635 :
Rentrée de septembre 1988

Lundi 5 septembre 1988
"...À neuf heures, je me gare sur la place du marché d'Orsay et passe la porte de mon nouveau collège. Toujours l'appréhension des recommencements, la peur d'avoir à céder tant de temps que je n'en aurai plus pour les passions sans lesquelles vivre perdrait, à mes yeux, toute signification. Traditionnelle réunion dans une salle désuète de ce vieil édifice.[...]" (p.726)
Jeudi 8 septembre 1988
"[...]Les portes n'ouvrent qu'à huit heures moins le quart. je retrouve les troisièmes, qui ne sont pas précisément un cadeau - huit redoublants et une grosse majorité de garçons -, puis rencontre des deux autres classes - quatrième médiocre, des cinquièmes exaltants.[](p.727)
Viennent quelques jours plus tard, une réflexion qui frise la confession, l'état des lieux, pour ne pas dire l'état du désastre, à savoir la fracture qu'il appelle " division profonde " de son existence :
Rentrée de septembre 1989

Vendredi 8 septembre 1989
" Première journée de travail de l'année scolaire. Elle me laisse la fatigue sèche, morne, vaguement nauséeuse que je n'avais plus ressentie depuis la fin du mois de juin. La chaleur dans les salles est étouffante. Je récolte les premiers paquets de copies, lis un peu, dans mon coin, à la pause de midi." (p. 833)
Mardi 12 septembre 1989
" Ce sont cinq heures de cours que j'enchaîne, le mardi, après les six que j'ai données le lundi. Les débuts de semaine sont rudes. "
C'est vrai que c'est dur. Mais cela veut dire aussi qu'il ne lui reste plus, s'il n'a pas d'heures supplémentaires, que 4 heures à faire dans le reste de la semaine, (dont trois le samedi matin " dans le collège à moitié vide " précise t-il le samedi 16 septembre).
Le vendredi suivant, il est malade, se sent fiévreux, mais ajoute une précision qui montre la complexité de Bergsonien enseignant :
Vendredi 22 septembre 1989 :
"[...]Comme je mets je ne sais quel orgueil professionnel à faire mon métier quoi qu'il advienne, je suis au collège dès la première heure et le quitterai à quatre. Du reste, la présence des élèves, la dure obligation de les instruire me détournent, et donc me délivrent, un peu, de ce malaise. Mais il me reprendra dès que je serai rentré." (p. 836)
Rentrée de septembre 1990

Mardi 11 septembre 1990
" Je ne commence mes cours qu'à onze heures et demie. [...}
Mon principal m'a apporté du métal, cylindres neufs, segments et engrenages ainsi qu'une couronne en bronze de 404. Je retrouve, sans joie, la cantine, le brouhaha, les déprimantes conversations. À deux heures, j'accueille deux des trois classes de quatrième que j'ai touchées, cette année. La deuxième sera détestable - pleine de gosses mal élevés, médiocres - et cela jette une ombre longue, déjà, sur toute la perspective de l'année. Difficile de faire quoi que ce soit, au retour. Les retrouvailles avec mes semblables, des gosses, qui plus est, m'ont affecté après quarante jours de réclusion et de solitude
"(p.928)
En 1990, Bergounioux a presque encore 20 ans à enseigner, angoissé et enchaîné à sa condition de professeur de collège, alors qu'il préférerait sans doute passer son temps à étudier, lire, écrire, s'occuper de sa famille, et vivrait mieux sans doute s'il était perpétuellement en vacances. Mais n'est-ce pas le rêve de beaucoup d'entre nous ?
Ce métier d'enseignant est, d'une certaine manière une des " fractures" de la vie de Bergounioux, mais il n'en est pas non plus le seul drame et ne suffit pas à lui seul pour comprendre son oeuvre ni sa vie. Mais il arrive comme moi, en 2006, bientôt à l'âge de la retraite. Nous verrons comment il vivra sa remise des chaînes, et la disparition d'un emploi du temps qui conditionne, depuis plus de trente ans, 10 mois de chaque année de sa vie.
Car sans cette astreinte, je crois aussi qu'il n'aurait peut-être pas non plus tant écrit. La contrainte est parfois un moteur de libération.
En attendant, en relisant ces rentrées, on réalise à quel point, ce retour annuel dans les classes lui est pénible. Les mots qu'il emploie sont forts, parfois choquants pour des gens qui ne sont pas dans l'enseignement,(mis en ligne aujourd'hui sur un blog, je suis sûr que certains chefs d'établissement exigeraient de l'enseignant de les enlever sous menace de sanctions) et ne peuvent pas comprendre pourquoi ce métier est si lourd à porter psychologiquement, pourquoi tant d'enseignants le vivent mal, pourquoi tant d'enseignants sont mal dans leur peau, et pourquoi cette catégorie professionnelle fréquente tant les établissements de la MGEN, et enrichissent de si nombreux analystes de banlieue.
Il n'en reste pas moins que ces rentrées ont installé dans sa vie, depuis sa montée à Paris pour passer l'agrégation au début des années 70, le rythme d'un cycle immuable année scolaire (banlieue parisienne)/ vacances (retour au pays), l'obligeant à jouer et rejouer, en le ravivant sans cesse, le drame des origines.