Journal de Nogent le Rotrou
entre-deux
Journal de Thiron-Gardais
2004
2005
2006
dec
jan
fev
mar
avr
mai
juin
jui
aou
sep
oct
nov
dec
jan
fev
2, 4, 20 mars, 20 avril
mai
juin
jui
aou
sep
oct
nov
dec
Journal de Thiron-Gardais
2007
2008
2009
jan
fev
mar-avr
mai-juin
jui-aoû
sept
oct
nov
dec
jan
fev
mar
avr
mai
juin
jui
aou
sept
oct
nov
dec
jan
fev-mai
arrêt
aou-sept
2010
2011
ma vie dans le Perche
Propos sur la littérature et la peinture.
jour précédent mardi 8 avril 2008 jour suivant retour au menu
D'une page à une planche
d'une jeune femme et la mort...
Haeckel et les méduses.

Le 14 février, j'avais lu une courte page de Rougelarsenrose intitulée en gorgone ou en radeau où l'on voyait avec un commentaire très court lancé comme une boutade :"(Cette image me plaît énormément, comme à une gamine, et je ne sais pas pourquoi...), une " image ", non référencée, mais en effet étonnante, voire fascinante, si on l'agrandissait.
Je répondais aussitôt à la jeune femme blogeuse, en disant en gros que cette image était d'un érotisme fou, et d'une sensualité exquisse . Elle donnait envie dans un flot de carresses de s'ouvrir et laisser entrer soi toutes les effluves du monde, et de s'abandonner. J'ajoutais qu'à mon avis elle pouvait illustrer le flot de fantasmes et de délires dont on a tous par moments et qui font que parfois on se touche en rêvant atteindre un centre du monde qui n'existe pas. Je rappelais aussi que ces méduses étaient urticantes...et que si l'on ne résistait pas à l'envie de toucher ces filaments comme des cheveux baudelairiens... L'antidote existait mais elle était peu courante et réservée aux dieux. Ces méduses, puisque dangereuses, étaient attirantes en diable comme l'était le chant des sirènes ...
Quelques jours plus tard, après avoir regardé du coin de l'oeil la grande reproduction posée sur mon bureau, j'insistais encore et joignais un détail de "l'image" et donnais quelques détails anatomiques des méduses, animaux inférieurs (apparus tôt dans l'évolution) mais au combien complexes et originaux.
" Comment résister à la tentation de ne pas glisser dans cette croix son doigt, sa langue ou son sexe ? Tentation crucifiante d'explorer le gouffre à l'entrée tapissée de rideaux humides, carresser les lèvres goulues qui vous y invitent et qui l'entourent comme autant exquises tentures d'un tissu luxueux rare et exotique ?
Certes les longs tentacules qui sifflent autour comme autant de serpents sont là pour rappeler l'enfer qui nous attend, sous les masses oranges réconfortantes des gonades qui pendent comme fruits du paradis.
Car bien sûr il s'agit la la bouche de la bête.
Et ce n'est pas par hasard que Haeckel a dessiné cet animal, et précisemment cette planche-là."


Il s'agit en effet d'une des 100 planches tirées du livre d'Ernst Haeckel Kunstformen der Natur (Les formes de l'Art dans la Nature), paru de 1899 à 1904 sous la forme de nombreux cahiers, et dont le succès ne s'est jamais affaibli, à cause de ces illustrations remarquables à plus d'un titre.
Car l'homme était aussi un grand dessinateur, et grand metteur en page , doué d'un grand sens de la composition.
Certains lui reprochent de'ailleurs de préférer la présentation à la justesse des formes de l'animal, mais d'autres protestent et assurent la précision de ses observations, justifiant que ses ouvrages soient toujours consultés aujourd'hui par les chercheurs et les spécialistes...
Ernst Heinrich Philipp August Haeckel (1834-1919), eut une vie bien remplie, de biologiste, de philosophe, tout en étant un grand voyageur. Il passe pour l'inventeur du mot écologie, et un des grands partisdan et vulgarisateur de la théorie de l'évolution de Darwin (qu'il rencontra plusieurs fois). Sa biographie est assez impressionnante autant pour ses voyages, ( en Prusse, en Italie, en Norvège, Dalmatie, Turquie, Grèce, Mer rouge, Angleterre, Ecosse, Ceylan, Palestine, Syrie, Algérie, Finlande, Suède, Russie...) que son grand activisme intellectuel (créateur du monisme, de la théorie de l'ontogénèse et de la phylogénèse, le premier à affirmer l'origine commune de tous les êtres vivants, le premier à représenter l'histoire avec des arbres, etc).
De sa jeunesse (assis à gauche), jusqu'à sa vieillesse, l'homme n'a jamais laissé insensible, et a même suscité vives critiques ou rejets. De l'interdiction de ses travaux par les allemands en 1933, jusqu'à la veille de sa mort où il vend sa villa Medusa à la fondation Carl Zeiss, aujourd'hui musée Haeckel.
Du point de vue scientifique, il s'était surtout spécialisé dans les animaux inférieurs mal connus (radiolaires, éponges calcaires, méduses et siphonophores), et il en découvrit et décrit lui-même plusieurs milliers (" Très travailleur, lors de la description des radiolaires accumulés par l'expédition britannique Challenger, il nomma plus de 3500 nouvelles espèces. Sa partie du rapport de l'expédition Challenger regroupe trois volumes avec 2750 pages et 140 planches détaillées de ces fragiles organismes").
Mais sa grande spécialité fut les méduses, à tel point de d'appeler sa villa Medusa, à Iéna et où il installe aussi le musée de phylogénie.
Dans l'architecture et les aménagements, on y trouve les méduses, comme ce chandelier, d'après une méduse qu'il avait trouvée lors de son voyage à Ceylan (et que l'on retrouve comme la planche 28 du livre déjà cité):
Prenons la planche no 88, qui représente 4 discoméduses découvertes par Haeckel lui-même. La méduse du milieu s'appelle Rhopilema frida (Haeckel). On voit à côté le lustre qu'il fit réaliser ensuite. On comprend la démarche et l'influence sur les contemporains.
On reconnait d'ailleurs que " Ses représentations influencèrent l'art du début du XXe siècle. Ainsi les lustres en verre de Constant Roux du musée océanographique de Monaco utilisent des modèles de Haeckel, tout comme la porte monumentale de l'architecte français René Binet à l'exposition universelle de Paris en 1900. L'œuvre tabellaire de Binet "Esquisses décoratives", inspirée de Haeckel, fut une des bases de l'Art nouveau. "
Pour s'en rendre compte, montrons cette célèbre porte de l'exposition de 1900 : entièrement basée sur la structure des radiolaires dessinées par Haeckel !
Mais il y a encore plus convainquant : quand Binet propose (sous forme de lithographies), dans le même type de mise en page que Haeckel pour ses animaux, différents objets, par exemple (par ordre alphabétique) : Agrafe, Banc, Lanterne. il en existe des dizaines d'autres (Incrustations de plomb, Porche, Cloture bois, Bordure, Cloture grille, Plaque de porte...Toutes propositions plus somptueuses, voire délirantes, les unes que les autres !):
On peut même ajouter que l'influence de Haeckhel continue aujourd'hui.
- Le musée océanographique de Monaco a organisé par exemple, il n'y a pas si longtemps (2002, 2003) une grande exposition intitulée Le miroir de Méduse Biologie et Mythologieoù l'influence de Haeckhel (déjà présente dans l'architecture) se transformait en véritable célébration et hommage (conférences films, salle consacrée à son oeuvre...) en prenant pour prétexte ces animaux si fascinants que sont les méduses, et qui ont toujours intrigué l'homme (mosaïques antiques...).
"Qui est Méduse? L'une des trois sœurs Gorgone, créature pétrifiante à la chevelure de serpents, enfantée par le monstre marin Cétos ? Un animal planctonique au corps gélatineux et transparent, connu pour ses brûlures douloureuses et ses proliférations estivales? L'une ou l'autre fascine l'homme depuis la nuit des temps...." (lire la suite )
- En Juin 2006, lors d'une grande exposition du peintre suisse John M Armleder, au Musée des beaux-Arts de Rennes, ne le vit-on pas proposer trois peintures murales à caractère éphémère dont deux des motifs étaient empruntés aux descriptions du naturaliste Ernst Heinrich Haeckel ? C'est sur ces motifs, pris dans les planches de Haeckel (dont un est la méduse de l'ordre des Semaeostomés, représentée par la planche de ma blogueuse !) que furent accrochées les oeuvres des autres peintres invités ( François Morellet, Pierre Soulages, Paul Sérusier, Nicolas de Staël...).
Alors, cette planche no 8 de Haeckhel, pourquoi est-elle si particulière ? Pourquoi est-ce une des plus belles et des plus connues ? Haeckel en a fait plein d'autres sur les méduses, et des plus belles aussi, alors ?
... ... ...
La planche no 8 porte (en haut à droite) le titre de Desmonema, et en bas, sous la composition, on peut lire : Discoméduses et sa traduction en allemand. Sur la planche on trouve 4 dessins numérotés dont le texte des pages correspondantes du livre indiquent:
no 1 : Desmonema Annasethe (Haeckel)
no 2 : Desmonema Annasethe (Haeckel)
no 3 : Floscula Promethea (Haeckel)
no 4 : Chrysaora mediterranea (peron)
Le plus grand dessin, celui qui remonte la page en ondulant (comme dans on ne sait quel courant) est le no 1, Desmonema Annasethe, dont on trouve une autre vue (de dessus, la région orale) en no 2, situé en bas de la planche.
Reproduit comme cela avec cette définition là, cela n'a aucun rapport avec la réalité du document.
IL FAUT aller sur le site de Kurt Stübert qui a numérisé en haute définition chaque page du livre, textes et illustrations comprises. Il propose même plusieurs définitions. C'est exceptionnel.
Taille réelle sur l'écran, cela donne (extrait) l'impression de toucher et sentir le papier, et un côté même estampe japonaise.

J'ai déjà dit combien cette image m'érotise avec ses couleurs et ses formes organiques, que l'on sait aquatiques et mouvantes et d'une consistance douce et molle.
Mais ce n'est pas un hasard à mes yeux que Haeckel ait fait cette planche si " chargée ".
Il faut savoir que le jour où il apprit qu'il venait de recevoir une prestigieuse médaille de l'Académie de Berlin, sa femme avec laquelle il venait de se marier il y avait juste 18 mois,en 1862, Agnès (Anna) Sethe, mourut d'une fièvre mystérieuse.
Haeckel fut longtemps abattu on le comprend.
Peu de temps après il découvrit cette méduse (en avril 1864), dans la baie de Villefranche, près de Nice. Elle lui faisait penser à son épouse, écrit-il : " Ses tentacules pendaient comme de longs cheveux blonds d'une princesse ", et il lui donna son nom comme nom d'espèce : annasethe. " J'ai nommé cette espèce comme un mémorial à ma vraie femme inoubliable, Anna Sethe." précise-t-il, en assurant que toute son parcours et ce qu'il était devenu, lui était redevable.
Il se remariera en 1867 (avec Agnes Huschke, de laquelle il aura un fils et deux filles) mais il continua de rendre hommage souvent à Anna Sethe.
On imagine très bien que quand il dessina cette planche, beaucoup plus tard, il était dans un état particulier, et que de nombreuses raisons firent qu'il s'y appliqua particulièrement, faisant oeuvre d'immortalité.
Sur les autres planches, sauf rares exceptions, les méduses sont mortes, posées sur la page comme des objets, sujettes à une composition presque géométrique. Pas dans cette planche ! Annasethe reste venimeuse et garde tout son pouvoir de séduction.
Cette méduse-là est vivante et lui traverse encore et encore le corps.
À mon avis, le souvenir de cette jeune femme dut guider sa main dans cette oeuvre d'amour et de mort.
Au sens propre, médusant.