vendredi 12 mai 2006 jour précédent jour suivant retour au menu
Même chez les hommes...
Ce geste pseudo-zygodactyle se retrouve en effet chez les hommes. C'est d'ailleurs, le raconte très bien Thomas Peter Kunesh dans la préface de sa thèse, le déclic du choix de sa thèse, et qui en explique le titre du premier chapitre : la main du " Noble avec sa main sur la poitrine" d'El Greco (appelé par ailleurs le Cavalier avec la main sur la poitrine...).
Ce tableau date de 1578. On ne connaît pas l'homme qui est représenté, mais on peut affirmer que Le Greco n'a pas peint ces deux doigts liés par hasard, pour faire bizarre ou original. Ce geste est forcément symbolique, communicateur d' une idée abstraite, religieuse ou autre. Les peintres à cette époque ne peignaient pas n'importe quoi !
Deux hypothèses ont été énoncées au siècle dernier, sans avoir été prouvées l'une plus que l'autre :
-1- Le geste de la main pourrait être un signe secret indiquant que l'homme est un juif qui a accepté le baptême chrétien pour pouvoir rester en Espagne (le Roi avait décidé en 1492 que tous les juifs devaient quitter l'Espagne).
C'est hypothèse de Ralph Oppenheim en 1956 dans un de ses livres sur l'Espagne. Il s'appuie sur le fait que les juifs, surtout les Sépharades avaient l'habitude faire un tel geste leur main ainsi quand ils lisent la Amidah, les 19 ou 18 bénédictions ou qu'ils font un voeu. Grec exilé, rien ne prouve qu'El Greco était juif et de nombreuses autres études ont fait que cette hypothèse fut abandonnée, du moins jamais validée.
-2- Ce geste pourrait venir d'une pratique jésuite qui demande au pécheur de mettre sa main sur sa poitrine quand il vient de commettre un péché. C'est l'hypothèse émise par Cassou en 1934 dans son étude sur El Greco, reprise en 1954 par Antonia Vallentin dans son livre sur la vie du Greco, et popularisée dans un roman de Véronica de Osa en 1956.
Selon eux, Ignace de Loyala dans une de ses notes sur les " exercices spirituels ", précisait de faire ce geste à chaque fois que l'on avait péché, pour indiquer que le coeur en souffrait. Là encore les contradicteurs sont nombreux : Ignace de Loyola n'avait publié ses " exercices " que 30 ans avant le tableau et rien n'a prouvé que Le Greco les avait lus (aucune trace dans sa bibliothèque...), et la traduction exacte ne donne que " poser la main sur sa poitrine ", sans préciser aucune position particulière des doigts.
En tout cas El Greco ne fut pas avare de ce geste dans la peinture : Thomas Peter Kunesh ne recense pas moins (cf note 37) de 28 tableaux où El Greco fait faire ce signe par un saint, par Jésus, la Vierge !
Saint Jean l'Evangéliste et saint François,
1600.
Saint François en adoration devant la croix,
1587.
L'adoration des bergers
La flagellation, 1577.
Essayez de faire avec votre main ce geste, vous verrez que ce n'est pas facile car pas naturel.
Alors que veut-il dire puisque les saints, la vierge et Jésus ne peuvent pas être taxés de pécheurs...

Certains n'ont pas hésité à parter de difformité pour l'homme à la main sur la poitrine (en espagnol la traduction dit d'ailleurs cavalier et non noble !).
L'occasion était trop belle : son épaule gauche beaucoup plus basse que la droite, le fait qu'on ne voit pas sa main gauche, la position relevée de son épée... ont conduit certains à supposer carrément une malformation génétique du dos et de l'épaule (puisque cet homme banal ne pouvait pas avoir eu une blessure de guerre!).
Et de là, pourquoi pas lui lier (gratuitement) une malformation génétique des doigts ! Cela existe en effet chez l'homme, cela s'appelle la syndactylie, croissance de doigts (ou des orteils) avec soudure par du tissu conjonctif, cela arrive environ 1 fois sur 3000 naissances de garçons. Il s'agit d'une mutation héréditaire, mais qui peut parfois sauter des générations.
Mais quand même ça ferait beaucoup pour ce pauvre homme : deux malformations d'un coup ! Et puis... tous les autres saints ou personnages des 28 tableaux seraient tous atteints de la même malformation ? Peu crédible...


Il ne faut pas croire non plus que Le Greco avait fait de ce geste une obsession.
Ce n'est pas lui qui l'a peint le premier, ni même chez un homme !
En effet Titien dans la tentation du Christ, (datée de 1525-30), avait peint le geste pseudo-zygodactyle 30 ans avant lui, et on trouve même l'espagnol Yanez de Almedina qui dans Une annonciation, l'avait peint 50 ans plus tôt !
Le repos de la fuite en Égypte
de Gérard David (1450-1523)(cf. avant-hier deux versions) et plusieurs toiles de Pedro Machuca furent même peintes avant la naissance du Greco !
Alors ?
Alors continuons... Peut-être arriverons-nous à trouver enfin le lait si attendu par mon ami de Grapheus Tis !
Faut-il pour cela retourner chez les Vierges ?
Quelques surprises nous attendent encore !