mercredi 14 juin 2006 jour précédent jour suivant retour au menu
Neuf mots pris dans le Chevron de Pierre Bergounioux
Rares ou difficiles ou inconnus de moi, bien sûr. J'aime aussi Bergounioux pour cela.
Pas un texte où il ne va nous chercher " de derrière les fagots " des mots rares ou qui ne sont plus souvent employés. Mais attention,c'est tout le contraire d'un fagoteur et ce n'est pas le genre de sa maison de compter des fagots pour des cotrets.
On sait que c'est un surprenant pêcheur et un redoutable chasseur d'insectes mais c'est aussi un dénicheur de mots.
Dans Le Chevron, texte de 50 pages, j'ai repéré ainsi une dizaine de mots qui m'ont intrigué.
À chaque fois je me suis réfugié chez le Laboratoire d'Analyse et de Traitement Informatique de la Langue Française , mais aussi dans le Littré ou dans le portail des Dictionnaires d'autrefois (ARTFL Project). On en trouvera les informations données par l'un ou par l'autre en cliquant sur les mots qui sont autant de liens hypertextes.

1- palis - p.8 ( " On s'est donné du mouvement, de la peine, frayé un chemin à travers le palis serré des châtaigniers, les bogues, les ronces." )
Bien sûr, les châtaigniers sont si serrés que leur tronc rapprochés forment comme une palissade, sont autant de pieux disposés en alignement...
Dans la même phrase on trouve bogues, nom commun féminin, qui sont là les enveloppes piquantes des châtaignes. (Au masculin, il s'agit d'un poisson (le bogue commun et le bogue saupe, que connaît sans doute Bergounioux, car fréquent dans le Golfe de Gascogne, mais qu'il n'a pas sans doute jamais pêché, car Bergounioux est un pêcheur de rivière(s).)
Pour rester dans la pêche, on pourrait préciser aussi que palis est aussi le nom donné à certains filets de pêche, car tendus sur des piquets.
Il y a donc dans le palis de châtaigniers de Bergounioux un petit détournement qui fait image. Ce ne sont pas les lattes ou les pieux de cette palissade naturelle qui sont en bois de châtaignier, mais les tronc des châtaigniers qui ressemblent aux pieux d'une palissade ( puisque par terre on trouve les bogues). La palissade est donc vivante.

2- d'ahan - p.8 ( " Le sol maigre, mauvais où le roc affleure, s'est relevé peu à peu, rapproché, d'ahan, de l'horizontale mais les perches, les genêts de dix ans, aussi hauts que des arbres, eux n'ont pas désarmé.";
il s'agit d'un mot très usité jadis, et tombé en désuétude. Ahan signifie un grand effort, un effort physique pénible qui essouffle; bien sûr on peut suer d'ahan et ahaner. C'est un mot formé du son de la chose qu'il signifie. On voit de beaux ahaneurs sur les courts de tennis ! (seulement erreur, le mot ahaneur ne semble pas exister)
En fait c'est le d apostrophe qui me gêne, car je n'arrive pas à appliquer d'ahan au sol qui s'est relevé, mais qu'à l'homme qui marche dessus.
Bergounioux aime cette expression. On la retrouve par exemple dans Le fleuve des âges P.32 ( "On avait gravi des pentes, dévalé des ravins par des routes pareilles à des vipères lovées dans l'herbe, sous les branches, touché le fond cent fois, regagné d'ahan la crête,..." )

3- dahu - p.12. ( " On n'a pas l'organisation penchée qui permettrait de compenser la fuite du sol, l'allure dissymétrique du dahu." )
Celui de la chasse au dahu ? Bergounioux et le dahu ! Bergounioux aurait-il aussi de l'humour ?
Le mot, introuvable dans les dictionnaires cités, se trouve dans le Larousse : animal fantastique et imaginaire qu'un jeune homme ou une jeune fille crédule est invité à chasser, en compagnie, durant l'hiver. Mais d'après le " seul site dédié au dahu ", irresistible et incontournable, cette définition est à la fois incomplète et inexacte ( " Incomplète dans la description de l’animal. Inexacte parce qu’elle le place au rang d’animal fantastique. Or, le Dahu n’est point un animal imaginaire. C'est tout simplement un animal difficile à trouver, et davantage difficile à chasser. ")
La justesse de Bergounioux et l'à-propos de son utilisation du mot laissent pantois.
En effet le dahu est doté de quatre pattes dont celles de gauche sont plus courtes de moitié que celles de droite. C'est pour cela qu'il ne vit qu'en montagne, où sa déformation (barbarisme de la nature, mutation génétique ou adaptation à son environnement ? ) lui permet donc, comme écrit Bergounioux, de compenser la fuite du sol, tout en gardant son horizontalité du sol. Et c'est précisément ce que regrette Bergounioux qui énonçait dans la phrase précédente la sentence : " On n'est pas fait pour le dévers. ".
Bergounioux connaît " l'allure dissymétrique du dahu " et l'avantage qu'elle donne.
Nous ne sommes malheureusement pas, dans l'expérience du chevron, un dahu.
Regrettons avec Bergounioux que l'homme soit un animal si mal fichu, mais consolons-nous en allant visiter le site précédemment cité sur le dahu, à mourir, mais de rire.
On retrouve le dahu page 22, mais cette fois appliqué aux tracteurs, dans le cas où on s'attaquerait au chevron avec les tracteurs. " Les tracteurs, ils auraient fait les dahus. D'ailleurs, c'est tous les matins, ou presque, qu'on lisait dans le journal qu'il y en avait encore un pour être parti en tonneaux jusqu'en bas."
Faut pas faire le dahu !

4- listel - p.17 ( " Je ne pensais plus qu'à m'emparer de la plus belle chose qui fût au monde, du dytique aux élytres de cuir vert, surpiqué, orné d'un listel jaune qui cherchait son salut dans les orages de vase, les cumulo-nimbus ténébreux que je faisais lever dans l'eau en lui donnant la chasse ou bien des paillettes de mica qui ponctuaient d'étoiles le ciel reflété, dans le ruisseau, ou encore une truite remontée très haut, peu importe quoi. ")
Voilà une phrase que j'aime particulièrement car elle me rassure : l'enseignement des SVT peut être encore utile !
Tout bon élève peut ainsi savoir ce que sont le dytique, les élytres, les cumulo-nimbus, le mica et la truite.
Ce ne sont donc pas ces mots, familiers à qu'on appelait il y a encore quelques années un prof de sciences naturelles, qui m'ont arrêté mais le mot listel.
Dans tous ses sens donnés en architecture, menuiserie, numismatique, marine, reliure ou héraldique, il faut donc retourner à l'insecte.
La famille des Dyticidés compte 2500 insectes, presque tous aquatiques, mais dont l'archétype est sans doute justement celui qui s'appelle le Dytique bordé, Dystiscus marginalis, et que l'on trouve quasiment dans toutes les eaux dormantes d'Europe. Comme tous les coléoptères (coleos en grec veut dire étui) il a sa première paire d'ailes plus coriaces et peu flexibles et qu'on appelle élytres. Chez le dytique bordé, les élytres sont vert foncé (Bergounioux dit de cuir vert ) et lisses, alors que chez la femelle les élytres sont striés (eh oui, souvent on voit élytres au féminin, mais d'après le dictionnaire et l'origine du mot, c'est masculin). Le nom d'espèce, bordé ou marginalis en latin indique que le corps est cerné d'une bande, d'un encadrement jaune porté par les élytres. C'est le listel jaune de Bergounioux qui connaît bien la menuiserie, lui qui s'affronte si souvent aux bois ramassés, et qui sculpte inlassablement ce qu'il ramasse et collecte dans la nature, (mais aussi le métal) ainsi que le vocabulaire technique et technologique.
Appelé parfois Scarabée d'eau c'est la terreur des mares et des étangs. Grand carnassier, on trouve une gravure du XIXè qui le représente en train de découper avec ses mandibules un triton...
Ne quittons pas cette phrase sans comparer son début : Je ne pensais plus qu'à m'emparer de la plus belle chose qui fût au monde... et sa fin : peu importe quoi.
C'est bien là tout l'optimisme bergounien !

5- essarter - p.20 ( " On va balayer les genêts, essarter, piocher, de la main aux doigts repliés, en crochet, le sable grossier, le tuf, l'épaisseur de la colline..." )
défricher. Dans plusieurs définitions on trouve précisé qu'il y entre des épines.
Un vrai calvaire le chevron !

6- bombine - p.24 (Le gros transformateur, dans son boitier de tôle zinguée, bombine au sommet d'un poteau de ciment." )
Génie de la langue : bombiner est un verbe de Bergounioux l'entomologiste. Cela désigne l'insecte qui tournoie en bourdonnant.
On se souvient de Rimbaud et de ses Voyelles :
... A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles..
.
On ne trouve pas ce verbe dans le Littré ni dans les dictionnaires anciens. Mais il est correct, calqué sur le latin bombinare, variation de bombilare qui a donné le verbe bombiller qui lui indique précisemment le bourdonnement des abeilles. Quelle justesse : Qui n'a pas entendu un jour, marchant dans la campagne, un transformateur bombiner ? Rien qu'à en voir l'image on l'entend.

7- zonzonnant - p.24 ( Le câble zonzonnant a partie liée avec les moteurs qui s'apparentent aux guêpes prédatrices." )
Bergounioux parle du fil de téléphone. Même expérience que pour le mot précédent. Bergounioux traduit en terme d'insecte. On trouve le verbe zonzonner pour des moustiques, des mouches ou des abeilles.
Nous avons tous aussi l'expérience des fils de téléphone qui " zonzonnent ".
Recherche se faisant, c'est aussi un mot utilisé par les mécanos et les fanatiques de la voiture : " La cinquième des XT et a mauvaise réputation, le pignon a été taillé dans de l'acier en guimauve et les dents cassent surtout si tu roules en bas régime, ça s'entend à l'oreille (zonzonnement)..."
On le trouve aussi chez les photographes, et à bien y réfléchir, on n'entend bien le bruit dont ils causent : " la commande la mise au point (que ce soit en autofocus ou en réglage manuel) fait un petit zonzonnement. Cela reste assez discret dans la plupart des cas. "
Chez les cyberbricoleurs aussi : "... soit 80 Go et 7200 tr/min pour 230 euros, y a bien un p'tit zonzonnement mais discret, et sur le firewire tout es plus rapide qu'avec le DD d'origine...". mais là il faut être fin pour distinguer le grésillement, vibrations à 50 hertz... Ils en piquent des crises : " Bonjour le zonzonnement ! J ' ai redémonté le transfo et lui est collé un cordon de soudure à l ' arc tout le long des plaques : rien à faire ..."

8- La hie - p.25 ( " Les routes, il fallait en disputer l'emprise au couvert de callune courte et de fougère, à l'échine bossuée des rochers, les empierrer à la pelle, les damer à la hie, puis les défendre du retour de la végétation farouche..." )
C'est l'instrument pour enfoncer des pavés ou des pieux. Sur le Littré on précise : on utilise demoiselle ou Dame ( si c'est pour enfoncer des pavés) ou de mouton (si c'est pour enfoncer des pieux).
La masse est à l'extrémité d'une tige rigide, et grâce à deux anses on peut bien la saisir et compacter, tasser, enfoncer un pavé dans le sol.
Très utile au scrabble pour placer un mot de trois lettres avec un h !
Je vois l'objet, mais n'ai pas trouvé une seule photo ou illustration de cet instrument sur Internet !
(note ajoutée quelques jours plus tard : si, il y a une très belle image de hie, dans la page très rousselienne de Bartlebooth " de la hie chez Roussel ", à consulter impérativement.)

9- rouge liard - p.26 (Or, l'océan est à deux cent cinquante kilomètres, à l'autre bout de la plaine aquitaine, et si pauvre est la contrée que nul n'a jamais eu un rouge liard à miser." )
Je connaissais bien le liard comme monnaie ancienne (XIVè au XVIIIèsiècle, et qui valait le quart d'un sou) mais pas l'expression n'avoir pas un rouge liard.
En fait, on la trouve fréquemment chez Balzac :
- dans Peau de chagrin : "J'étais sans un rouge liard et ne devais avoir de l'argent que le soir "
- dans Les Illusions perdues : " Vers la fin de l' année 1819 , David Séchard quitta Paris sans y avoir coûté un rouge liard à son père , qui le rappelait pour mettre entre ses mains le timon des affaires ."
- et dans Les paysans : "Mariotte , qui , sans compter l' odieux d' avoir fait condamner de pauvres gens , a payé tous les frais , puisque les perdants ne possédaient pas un rouge liard " et " Leur fille , en service à Auxerre , leur envoyait ses gages , mais malgré tant d' efforts , malgré ce secours , ils se voyaient au terme du remboursement sans un rouge liard " .
N'avoir pas de (rouge) liard, n'avoir pas le liard, être sans le liard...Être sans argent, être très pauvre.
Rouge vient sans doute que le liard était de cuivre rouge.
Que Bergounioux ressorte le rouge liard est peut-être un clin d'oeil à Balzac, qu'il a bien lu et dont, dans son Bréviaire de littérature, il ne parle (p.210 à 215) que pour dénoncer son côté avide d'argent, et suggérer qu'il n'a peut-être écrit que pour essayer de s'enrichir," Partie prenante de son temps, acquis au mobile conscient de la nouvelle classe dominante, l'argent..." ( Bréviaire... page 214).
Note au lecteur : cette page prendra place bientôt, avec la précédente étude sur Pierre Bergounioux, dans la rubrique " Études et textes inutiles " qui s'ajoutera bientôt à côté de " Cantonales, Thironades et chambries " qui figure depuis quelques jours dans le bandeau du journal de Thiron-Gardais.
L'ensemble des études prévues sur Pierre Bergounioux sera rassemblé dans le dossier Bergounioux et moi.