"
Vous terminez par:
" Bref, je pense comme mon ami nantais, que la bougie est une pure invention
de Luminais. (...)
On ne peut donc croire en rien.
Tout est supercherie.
Les images sont fausses. "
Il me semble que vous oubliez un point essentiel de vérité, et qui confirme
bien " qu'elles [les images] sont belles et puissantes dans notre
imaginaire ": c'est que le peintre s'appelle Luminais !!!
La bougie, c'est sa lumière à lui! Criante de Vérité!
Plus sérieusement, je voudrais reprendre votre raisonnement sur le sens de
la navigation; j'arrive à une autre conclusion:
Le mouvement du bateau résulte de la combinaison du courant d'eau et du
vent.
La Seine est calme, le bateau va donc très lentement, et le déplacement
relatif de l'air par rapport au bateau (en supposant l'air immobile), est
lui aussi très faible, très "lent".
Si la fumée de la bougie est fort inclinée c'est donc que le vent souffle!
Et non que le bateau va vite, emporté dans un courant fort (puisque la Seine
est calme).
Le sens de la fumée n'est donc pas une preuve que le bateau va vers nous,
mais que le vent souffle assez fort.
Quoiqu'il se pourrait que le bateau vienne vers nous: le courant irait
lentement vers nous, mais le vent soufflerait dans l'autre sens.
Il est tout aussi probable que le vent fort, pousse également le bateau vers
l'arrière, contrebalançant le calme courant vers nous. Le bateau serait
alors, à ce moment immobile. (Techniquement, cette solution donne au peintre
le temps de faire son œuvre!)
Il est possible aussi que le vent soit plus fort que le courant, alors le
bateau dériverait lentement vers l'arrière.
Enfin, il est possible que le vent (fort) et le courant (lent) aillent tous
deux vers l'arrière!
Cette discussion pour dire que le sens de la fumée de la bougie dit tout sur
le sens du vent mais rien sur le mouvement du bateau; la question, de ce
point de vue, est indécidable.
Ce qui nous fera avancer (et le bateau avec), c'est le soleil.
Il est à gauche du fleuve, assez haut dans le ciel, un peu vers l'arrière
(presque dans le prolongement du bateau).
Nous sommes à la mi-journée en été (puisque il est haut dans le ciel).
Donc il indique le sud (puisque nous sommes à la mi-journée).
Alors l'horizon (avec l'écume blanche au loin) est à l'ouest, et nous savons
que c'est la direction de l'estuaire, vers où l'eau s'écoule.
L'eau s'écoule donc vers l'arrière, et le bateau s'éloigne de nous!
Certes, il se pourrait que nous soyons dans une boucle de la Seine, et qu'à
certain endroit de cette boucle, le lit du fleuve "remonte" momentanément
vers l'est, donc vers le spectateur, et qu'alors le bateau viendrait bien
vers nous.
MAIS: - le tableau n'indique pas que le lit du fleuve décrit une courbe (ou
alors ce serait une très grande boucle).
- Ensuite, pour son tableau qui a valeur allégorique, voire mythique, quelle
raison le peintre aurait-il eue de choisir un lieu d'exception?
Pour assurer la valeur symbolique du fleuve, il est plus probable que le
peintre ait choisi un lieu représentatif de l'ensemble de la Seine,
c'est-à-dire une portion du fleuve où, comme on s'y attend, l'eau coule vers
l'ouest.
Nous ne serions donc pas dans une boucle, l'eau s'écoule vers l'ouest, et le
bateau s'éloigne bien de nous.
Enfin, pour une raison sémiotique et narrative, il est beaucoup plus
probable que le bateau s'éloigne du spectateur.
En effet, si le bateau vient vers nous, le tableau nous montre alors un
passé qui s'est bien passé jusqu'ici, puisque les deux frères sont là devant
nous. Il ne nous montre rien du futur, hors-champ, insignifiant
(picturalement parlant).
Tandis que si le bateau est en train de s'éloigner, le tableau nous montre
alors alors un futur incertain, d'autant plus que les passagers voguent "à
l'envers", ce qui ajoute un zeste d'angoisse à cette représentation beaucoup
trop cool pour être honnête.
Bien à vous,
Alexandre Wajnberg "
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