lundi 30 octobre 2006 jour précédent jour suivant retour au menu
Alors ... Montpellier ?...
(mercredi 26, jeudi 27 octobre)

Je reste dans le quartier de mes amis, celui de Figuerolles, toujours aussi animé, bruyant, bordélique pourrait-on dire, pour dire qu'il est vivant.
Quartier général : terrasse du café Le Clair de lune.
Tout reste ouvert jusqu'à tard.
J'y rencontre même des étudiants kanak !
... ...
J'essaie longtemps d'imaginer qui est derrière l'unique fenêtre bleue éclairée dans l'immeuble endormi...
Deux nuits passées autour de la table de la cuisine, à commenter le monde, manger des pépins de grenade (au miel), boire du vin blanc. On parle livres et galère, Christian et Muriel me passent les morceaux de musique qu'ils écoutent en ce moment.
Quatuor " américain " d'Anton Dvorak, par le quatuor Talich,
Silence, par Chet Baker avec Charlie Haden,
Sonate en la majeur D 959 de Schubert par Michel Dalberto.
..
Je repense aussi à cette lecture impressionnante, en fin d'après-midi, faite par une jeune femme qui s'était faite repérer par sa manière de "dire " au dernier festival de Lodève.
Fin d'après-midi donc, dans un lieu qui rappellera sans doute " quelque chose " à François Bon, la Boutique d’écriture 76, rue du Fbg Figuerolles, à trente mètres d'où habitent Christian D. et Muriel Richard.D.

Elle s'appelle Edith Azam.
M'a beaucoup impressionné, touché, remué.
M'a réconcilié aussi avec les lectures, sidéré par la force de ses textes quand elle les dit, alors qu'écrits et lus par mes yeux, ne tiennent pas le coup, ne sont ni poésie, ni littérature. Textes finalement écrits qui lus par elle, deviennent éprouvants et beaux. D'où l'utilité et la nécessité de la lecture...dans sa performance, spectacle, épreuve physique.
On reparlera d'elle j'en suis sûr, est déjà, soutenue par Julien Blaine, Charles Pennequin, Laurent Cauwet...et de nombreux autres...) entrée dans le cénacle de la poésie sonore (qui a la cote en ce moment,et je dis cela pour simplifier, parce que j'aurais pu dire poésie action, poésie performance, bref tout ce qui se situe en dehors de la banale feuille blanche...et peut utiliser, sur une scène et en public, tout l'arsenal electro-video-acoustique, toutes les gestuelles ou utilisation du corps etc... mais qui pour moi, jusqu'ici ne dépasse pas le spectacle. Pour changer d'avis, il faudrait, qu'une fois, qu'une seule fois, je tombe sur un vrai texte, une vraie oeuvre, au sens où je les entends en littérature ou en poésie. Ce qui, ai-je besoin de le préciser, malgré des dizaines de tentatives et d'auteurs différents, ne m'est pas encore arrivé.)
Bref : M'appelle Edith Azam.

Par contre, il y avait à subir, AVANT et APRES un type du genre qui pour moi est insupportable quand il se met en public : il cause pour lui, et est du genre à parler 15 minutes de lui pour poser une question (avec jeu de lunettes, vous savez la branche qu'on met aux bords des lèvres, le regard par dessus les lunettes glissées au bout du nez...) à l'auteur qui n'aura que 30 secondes pour répondre, avant qu'il ne recommence à parler de lui, nous montrer comment, lui est intelligent, et a TOUT compris...
Capable de poser une question simple ( Pensez-vous qu'on est là, au bord de votre phrase, prêt à basculer dans une métaphysique de la chair, alors que le corps, le corps oui, oserai-je dire, (sourire de connivence avec la salle) est là tendu vers votre angoisse ? (re-regard complice avec la salle)) puis de se pencher lentement vers ses papiers, prendre une bouteille d'eau, dévisser lentement le bouchon, tout en fixant intensément l'auteur, regard lourd de toute l'histoire de la littérature, et de porter délicatement à ses lèvres le goulot, juste le temps de boire à peine une gorgée, revisser le bouchon, reposer doucement la bouteille devant ses feuilles, et ajouter d'un ton paternaliste à la jeune femme : Allez...vas-y, n'ayez pas peur, lancez-vous !
Pas le droit d'intervenir : il a martelé ses règles du jeu avant : je vais causer avec l'auteur(e) et vous, vous pourrez poser vos questions APRES. Moi d'abord.
Décourageant, poussant même plusieurs personnes à ne plus avoir la patience d'attendre le moment où l'on pourra poser une question, à quitter la salle. Car ce Monsieur, garde le micro pour faire son numéro mégalo 40 mn !. C'est le genre de type à vous décourager d'aller à la rencontre de quelqu'un puisqu'il faudra le subir LUI d'abord 15 mn, et LUI après presqu'une heure.
Il s'appelle Hervé Piekarski. C'est aussi un poète. L'interview du Matricule des anges laisse à supposer que c'est pas mal, même si les réponses qu'il donne sont d'une assez grande prétention. Sa déclaration à la revue C2ZL n'est pas moins obscure.
Mais bon. Une fois de plus on se trouve devant le problème de l'oeuvre face à son auteur.
Le type est peut-être sympa en dehors de son boulot. Mais dès qu'il se prend au sérieux et parle de la poésie, devient imbuvable et prétentieux.
Je ne le connais pas, alors j'arrête là.
Mais sa présentation d'Edith Azam était insupportable, prenant trop les auditeurs pour des cons. Monsieur Drac, Sauramps et revues branchées m'a tout simplement fait chier.
Encore une expérience qui me pousse à penser, de plus en plus, que seule l'oeuvre est fréquentable, et qu'il ne vaut mieux pas chercher à en connaître l'auteur, en chair et en os...
Je sors, moi aussi avant la fin, ayant réussi enfin, dès le début que le Monsieur nous ait autorisé de parler, à poser une ou deux questions à Edith Azam et en avoir obtenu des réponses claires.
Je rejoins Christian et Muriel (qui eux avaient craqué dès le début du numéro de Piekarski) à notre pizza favorite, dont j'ai déjà parlé lors d'un précédent séjour.
Toujours aussi sympathiques, décor, maître des lieux et nourriture (cette fois je prends un petit salé aux lentilles).
Un peu d'humanité, enfin, que ça fait du bien...

Sous l'oeil d'Antonin Artaud (vous avez déjà vu une pizzaria avec Antonin Artaud sur les murs ?) , le patron nous montre aujourd'hui comment faire un bicarel ou Élixir de la Saint-Blaise qu'il faut boire à la fête de Saint-Martial en Cévennes...
On met un tiers de carthagène (avec ou san h après le t)(vin de liqueur typique du Languedoc, moût de raisin muté avec de l'eau de vie et vieilli en fût de chêne), un tiers de liqueur de châtaigne, un tiers de vin blanc. C'est bon.
Vers 4 heures du matin, je prends la route pour Lyon.
Une question revient sans cesse :
Mais pourquoi diable, à tous ces performateurs (oui on dit performeurs) et performateuses, la performance ne leur suffit-elle pas ? Pourquoi vouloir en plus se dire poètes ? Pourquoi imprimer des textes qui sont, une fois imprimés, la plupart illisibles et déjantés ?
À ma question, Edith Azam a répondu franchement qu'elle ne savait pas si ce qu'elle faisait ou écrivait était de la poésie, qu'elle savait simplement que ce n'était pas du roman. La seule chose qui était sûre est qu'elle écrivait et qu'elle avait besoin d'écrire. Cela m'a paru honnête et m'a rassuré.
Pourvu que son succès ne lui tourne pas un jour la tête et qu'elle aussi se mette à se prendre pour une poétesse !
- Oui, mais les autres ?
- les autres ?
- Oui, les autres...les critiques, les libraires, les éditeurs, tout le bataclan autour, tous les charognards qui vivent du sang des autres, ILS vont tout faire pour qu'elle soit la dernière grande découverte...Ils veulent qu'elle soit poète, EUX.
- Ah bon ...
- Oui, plus les jaloux, les rivaux, poètes ou critiques, ceux qui ne l'aiment pas...ils veulent qu'elle soit une mauvaise poétesse ! Une jeune femme qui se bat avec son corps et sa voix pour dire ce qu'elle écrit, ça ne les intéresse pas. C'est une poétesse qu'ils veulent descendre...pas une simple jeune femme qui se défonce sur scène et prend son pied (ou se soigne) à lire ce qu'elle écrit...Et puis ...que feraient tous les types comme Piekarski, s'ils n'avaient plus de Poètes à présenter ?