Lundi 21 mars 2005
Après m'être laissé emporter vers les papillons, les satyres et les silènes, le chien Laelaps, Céphale et Procris, la version d'Ovide de la mort de Procris décrite dans les Métamorphoses, fait un détour chez Hérodote, Rabelais, Nabokov, la Fontaine et les autres, nous allons revenir vers La mort de Procris de Piero di Cosimo, sacré énergumène, dont j'avais parlé à cause des chiens du le jugement de Cambyse de Gérard David (où le juge Sesamnes passait un sale quart d'heure) auquel nous avions pensé suite au martyrologe de Bède le Vénérable et la description de ses martyres et martyrs...suite on s'en souvient à la saint Guénolé que nous avions rencontré dans la mort de Gradlon d'Evariste Luminais, qu'on aime depuis toujours à cause des Énervés de Jumièges...etc
Je suis à la limite d'être complètement paumé dans mon histoire, mais je sais qu'il y en a qui suivent quand même...alors revenons à ce tableau inquiétant et fascinant.
Je rappelle le ou les problèmes qu'on peut se poser et qui font soupçonner di Cosimo d'avoir bien trompé son monde, ou du moins avoir " quelque chose derrière la tête" en peignant son tableau ( pas d'ordre, je dis comme ça me vient):
1- Pourquoi tous ces chiens dans le tableau alors que même si chez Ovide, on parle bien de Laelaps, il n'a aucune importance dans la scène du meurtre accidentel ?
2- Pourquoi n'est-ce pas Céphale qui est au pied de Procris, suite à sa méprise mais un satyre ou un faune ?
(j'en profite pour dire que si on sait chez les Grecs ce qu'est un satyre et un silène, ce sont les Romains qui ont un peu tout confondu et assimilé tardivement les satyres à leurs faunes (du latin faunus) qu'ils représentent avec un corps d'homme, mais des pattes et des cornes de bouc, et qui, créatures du Monde du Petit Peuple, vivent essentiellement dans les forêts de chênes lièges, en se nourrissant de fruits et de racines, et qui ont coutume de dire, elle est bien bonne, que les humains sont de méchantes bêtes!)
3- pas de trace du fameux javelot,
4- la blessure (discrète à la gorge) ne correspond pas à celle décrite par Ovide (dans le sein)
5- paysage de bord de marais, qui n'a rien à voir avec les forêts d'Ovide,
6- Le satyre ou le faune n'a pas l'air du tout horrifié ni triste...
Alors que répondre?
Une première série d'informations/réflexions/suppositions
1- On dit que Piero di Cosimo, n'a pas adapté l'histoire d'Ovide, mais celle d'un drame en 5 actes, Fabula di Cefalo, écrit par un des dramaturges de cette époque, un certain Niccolo da Correggio, et qui aurait été joué pour la première fois en 1487. Né en 1450 et mort en 1508, il aurait adapté d'une manière très originale l'histoire antique, en n'ayant pas peur de prendre ses libertés, au point d'y rajouter des références chrétiennes, et tout un tas de personnages, des nymphes en veux-tu en voilà, une nounou copine infirmière à Procris, et un faune, tiens tiens, amoureux de Procris, (sans doute d'ailleurs celui qui a été dire à Procris que Céphale la trompait dans la forêt et qu'il n'arrêtait pas de chanter des chansons où la fille s'appelait Aurore...vous vous souvenez du texte d'Ovide)...

2- Il n'hésite pas, tant qu'on y est, à faire ressusciter Procris, ce qui rend l'histoire moins triste, et moralisatrice : la jalousie est un vilain défaut...Faut rester fidèle chacun à sa promise...Voilà ce qui arrive si on couche à droite à gauche... bla bla bla.

3- Le nom complet de ce dramaturge est comme je les aime : Niccolo Postumo Da Correggio Di Ferrara. Cela a son importance, car figurez-vous que cette pièce fut jouée la première fois en janvier 1487 pour un mariage de deux jeunes aristocrates de Ferrare, à la non moins célèbre cour de l' illustre famille princière de la Maison d'Este.
Fallait donc pour cette fête faire dans "le pas triste" et "le happy end", en deux mots faire gai, amuser les invités, en tout cas ne pas les attrister.

4- Je ne voulais pas citer des extraits de la pièce, d'abord c'est long (un prologue cinq actes), ensuite c'est en italien, mais comme la traduction google est pire que du Bigard... je vais quand même vous en donner les 12 premiers vers du Prologue.
(Y'a pas beaucoup de choses sur internet sur ce dramaturge, mais je l'ai trouvé quand même, au fin fond du laboratoire des langues de l'université de Pise. Pour les amateurs...)
Salute, ou populo. Un pietoso j'attends
ve apport cum anuncio de douleur,
en montrant d'abord Côme à grand dispecto
si tien, si despregiar on sent, Amore,
en 5et vite vite vedriti effecto
de l'Aurore et de Cefal le sien amatore :
ché cum beaucoup de belleza à Amour ne plaît pas
que honnêteté sert longamente de la paix.
Beau elle était ce Cefal oltra mode
10et de l'Aurore desïato asai ;
d'elle demandé, à la marital son noeud


-5 Piero di Cosimo a du apprécier. Le sujet du tableau n'est donc pas la mort de Procris, mais la veille de son corps, son deuil, en attendant, comme dans la pièce (qui est à rallonges incroyables et inventées de toutes pièces), que les nymphes arrivent et s'en occupent, déplorent son destin, commencent à imaginer comment elles vont l'enterrer, quel type de fête faire comme funérailles...tout en chantonnant une douce plainte qui associe la nature...
Piero di Cosimo s'inspire de leur chant où la nature est là bienveillante, la terre tranquille. Les fleurs se penchent vers Procris, le chien fidèle est là, juste triste comme il faut...mais pas trop. Le paysage du fond est sinueux et grisâtre à souhait, les méandres du fleuve et les rives coiffent et carressent en l'épousant le corps de la belle...jusqu'aux usines qui semblent fumer de sympathie...
6- la commande de peintures pour les mariages était fréquente. Elles allaient jusqu'à tenir compte de la chambre et de son mobilier, mais devaient toujours avoir un message moral ou didactique sur l'union célébrée. Elles pouvaient célébrer ses vertus comme celles supposées ou souhaitées de la part des conjoints.
Ce tableau pouvait très bien mettre en garde l'épouse contre une jalousie excessive ou contre les dangers d'un amour immodéré. Elle pouvait faire passer le message de la belle famille et du commanditaire du tableau.
L'absence de l'image de Céphale est alors acceptable et empêche tout sentiment de culpabilité possible d'un côté comme de l'autre. Car dans l'histoire d'Ovide, les deux héros ont chacun de quoi se reprocher...
L'attitude bienveillance du faune et celle du chien atténuent et suppriment toute rudesse du thème. Procris devient même beauté, pureté, dignes d'émouvoir les belles âmes. La gravité disparaît quand on sait qu'elle va retrouver la vie.
Piero di Cosimo, même s'il a écouté les conseils et les volontés du commanditaire, a pris son pied quand même à peindre le faune, le chien, les fleurs et à inventer le paysage, tout en rejetant le conventionnel (faune habituel lubrique, plein de convoitise ou de " mauvaises pensées ") : le faune pose doucement sa main sur l'épaule de Procris, et de l'autre dégage ses cheveux de son visage. Il a la main d'un contrebassiste en train de jouer sur son instrument, les cheveux se faisant véritables cordes... Touché !
7- les responsables de la National Gallery de Londres ont douté aussi. Peu convaincus qu'il s'agisse de la Mort de Procris adaptée d'Ovide, ils l'ont exposé sous le simple titre de " Sujet mythologique ".

8- Le doute va plus loin. Certains pensent que vu la taille du tableau (1,83 m sur seulement 65 cm) il ne s'agissait que d'un panneau de coffre de coffre de mariage, un cassone comme les femmes en apportaient un en dot à leur mariage, qui prenait place le plus souvent au pied du lit conjugal. Elles y rangeaient leur trousseau, leur linge, leurs vêtements et même leurs bijoux. Ce sont celles, ou leurs maris, qui en avaient les moyens qui le faisaient bien sûr décorer par un peintre. Ils pouvaient aussi servir de banc.
Les artistes aimaient peindre ces coffres, car ils pouvaient prendre beaucoup plus de libertés qu'avec un tableau destiné à être accroché aux yeux de tous dans une grande salle.
9- De nombreux "cassoni" sont connus. Mais oh surprise, ils peuvent être peints à l'intérieur aussi mais...de scènes ollé ollé...!

Guidoccio Cozzarelli, Coffre
de mariage, moitié du XVème siècle, le retour d'Ulysse, détail.
" Un cassone (ou coffano, ou forziere) est un coffre de mariage, où la jeune mariée range son linge, fanfreluches etc. une partie de la dot de l’épouse ; objet d’ostentation ou d’apparat, il est commandé par le mari, à un artiste qui reste pour nous le plus souvent anonyme, et décoré de scènes mythologiques, chevaleresques ou bibliques destinées à rappeler la morale du mariage {...} ; mais c’est aussi un lieu intime, décoré à l’intérieur des premiers nus de la peinture florentine. Les scènes mythologiques, ainsi introduites dans les appartements des jeunes épouses, pouvait avoir un effet contraire à l’effet recherché ; cf. Savonarole : " Ainsi la jeune mariée chrétienne apprend davantage sur les ruses de Mars et de Vulcain que sur les délicieux martyres des femmes saintes racontés dans les 2 testaments"
(Pierre Sauzeau, Université Paul-Valéry, Montpellier 3)
Cassone peint par Marco del Buono Giamberti, à Florence vers 1461-65
Que dire encore ?
Une deuxième série d'informations/réflexions/suppositions bien sûr.
Car on peut interpréter aussi ce tableau d'une toute autre manière.
Un autre jour bien sûr...!